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Grenache : cépage caméléon du Sud, Châteauneuf à Priorat

Par Sylvie M.

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Sylvie M.

Ce cépage a quelque chose d'insaisissable. Un verre de Châteauneuf-du-Pape versé un soir de mistral, épais, chaud, presque confituré, et le lendemain un Priorat catalan tiré d'une bouteille poussiéreuse, minéral, tendu, tranchant comme la roche d'où il vient. Même raisin. Deux vins qui ne se ressemblent pas. Le grenache fait ça. Il absorbe le lieu, s'y dissout, et recrache autre chose à chaque fois. C'est le cépage que j'ai mis le plus de temps à comprendre, parce qu'à chaque dégustation il me donnait l'impression de repartir de zéro.

L'Aragon, berceau oublié#

Le grenache est espagnol. Garnacha, pour être précise. Les preuves ampélographiques convergent vers la région d'Aragon, dans le nord de l'Espagne, probablement autour du Moyen Âge. Ce n'est pas un cépage de cour ou de monastère : c'est un cépage de terre sèche, de vent, de sols pauvres. Il a poussé là parce que peu d'autres variétés le pouvaient.

Ce qui a changé la donne, c'est la puissance politique du Royaume d'Aragon. Maître des routes commerciales méditerranéennes du XIIIe au XVe siècle, le Royaume a emmené la garnacha dans ses bagages : Catalogne d'abord, puis Sardaigne (où elle s'appelle encore Cannonau), Corse, Roussillon, Provence. Le cépage a suivi les navires et les traités. Au XVIIe siècle, il était installé dans tout le pourtour nord de la Méditerranée.

L'Aragon conserve aujourd'hui environ 16 200 hectares de grenache, la plus grande surface du cépage en Espagne. Des vignobles comme ceux de Cariñena ou de Campo de Borja perpétuent une tradition viticole qui précède de plusieurs siècles l'arrivée du grenache en France. On perçoit ici, quand on goûte un vin de la vallée du Rhône, l'écho lointain de ces origines aragonaises : la chaleur, la rondeur alcoolique.

Châteauneuf-du-Pape : le sacre rhodanien#

Si le grenache est né en Aragon, il a trouvé sa consécration à Châteauneuf-du-Pape. L'appellation autorise treize cépages (dix-huit en comptant les variantes de couleur), mais c'est le grenache noir qui occupe environ 72 % des surfaces plantées. Dans les assemblages, il représente souvent 80 % ou plus du vin final.

Les galets roulés de Châteauneuf, ces gros cailloux pâles qui couvrent certaines parcelles, restituent la chaleur emmagasinée pendant la journée et poussent le grenache vers des maturités élevées. Les vins atteignent couramment 14,5 à 15,5 degrés d'alcool. Avec l'âge, ils développent des arômes de fruits cuits, de garrigue, de cuir, parfois de kirsch.

Certains domaines vinifient le grenache en 100 % monovariétal. Château Rayas est le plus célèbre : des vignes vieilles en sol sableux, un élevage discret, et un vin d'une finesse qui contredit tout ce qu'on croit savoir sur le grenache méridional. J'ai eu la chance de goûter le 2010 chez un ami caviste à Avignon, un mardi après-midi, sans occasion particulière. Ce genre de bouteille vous recalibre le palais pour des mois.

Le changement climatique complique la situation. Les maturités plus précoces et les degrés alcooliques qui grimpent obligent les vignerons à repenser la conduite du vignoble. Vendanges avancées, enherbement entre les rangs, essais de vinification en grappes entières pour préserver la fraîcheur, taille plus tardive aussi : l'adaptation est en cours, mais le grenache de Châteauneuf dans vingt ans ne sera probablement pas celui d'aujourd'hui.

Le Priorat : renaissance sur les schistes#

Le Priorat catalan est l'autre grande histoire du grenache, et elle commence par un effondrement. Dans les années 1980, cette petite région montagneuse au sud-ouest de Barcelone avait presque disparu de la carte viticole. Des terrasses abandonnées, des vignes envahies par le maquis. Environ 600 hectares subsistaient, cultivés par une poignée de vieux paysans.

Puis cinq vignerons, menés par René Barbier et Álvaro Palacios, ont redécouvert le potentiel des vieilles garnacha plantées sur les sols de llicorella, ces schistes feuilletés noirs qui obligent les racines à plonger à plusieurs mètres de profondeur. Les rendements sont dérisoires : 5 à 6 hectolitres par hectare, parfois moins. À titre de comparaison, un vignoble languedocien de grenache produit couramment 40 à 50 hectolitres.

Aujourd'hui, le Priorat couvre environ 1 900 hectares, dont près de 700 en garnacha. L'âge moyen des vignes se situe entre 35 et 60 ans. Les vins sont concentrés, minéraux, avec une tension et une verticalité absentes des versions rhodaniennes. L'Ermita d'Álvaro Palacios, issu de garnacha centenaire, se vend à plusieurs centaines d'euros la bouteille. C'est un grenache, mais rien dans le verre ne rappelle un Châteauneuf.

Difficile de trancher entre les deux styles. Le Priorat m'impressionne davantage, intellectuellement. Le Châteauneuf me réconforte. Ce ne sont pas les mêmes moments de vie.

Le caméléon en rosé#

On ne peut pas parler du grenache sans parler de rosé. Le cépage est la colonne vertébrale des rosés de Provence et du Rhône, et il est le socle de l'appellation Tavel, seule AOC française dédiée exclusivement au rosé depuis 1936.

Tavel, c'est 933 hectares sur la rive droite du Rhône, en face de Châteauneuf-du-Pape. Les rosés y sont plus corsés, plus vineux que les pâles versions provençales à la mode. Le grenache macère plus longtemps sur les peaux (12 à 24 heures contre quelques heures en pressurage direct), ce qui donne des robes soutenues et une structure en bouche qui tient tête à un plat de viande grillée.

Les 10 cépages français à connaître incluent le grenache, et c'est peut-être en rosé qu'il touche le public le plus large, même si ce public ignore souvent ce qu'il boit.

Grenache blanc, grenache gris : les cousins discrets#

Le grenache existe aussi en version blanche et grise, ce que beaucoup d'amateurs ignorent. Le grenache blanc entre dans la composition des Châteauneuf-du-Pape blancs et de nombreux blancs du Languedoc-Roussillon. Le grenache gris, plus rare, donne des vins à la texture grasse et aux arômes d'amande et de pêche blanche.

Ces variantes sont marginales en volume (le noir domine avec plus de 90 % des plantations), mais elles confirment la plasticité du cépage. Un seul patrimoine génétique, des expressions multiples. Les vignerons du Languedoc-Roussillon les utilisent de plus en plus dans leurs assemblages blancs, à mesure que la demande pour des blancs méditerranéens structurés augmente.

Un avenir entre réchauffement et redécouverte#

À l'échelle mondiale, le grenache noir couvre entre 163 000 et 185 000 hectares selon les sources, ce qui en fait le septième cépage le plus planté de la planète. L'Espagne et la France totalisent à elles seules près de 90 % de cette surface.

Le paradoxe du grenache, c'est que le réchauffement climatique pourrait lui profiter autant que lui nuire. Adapté aux sols maigres et aux étés secs, résistant à la sécheresse mieux que le pinot noir ou le merlot, il pourrait gagner du terrain dans des régions qui se réchauffent. Les cépages résistants de type PIWI captent l'attention des chercheurs, mais le grenache a un avantage : il est déjà là, déjà planté, et les vignerons le connaissent.

En Aragon, en Catalogne, dans le Rhône méridional, le grenache se réinvente à chaque génération de vignerons. Le concours Grenaches du Monde, créé en 2013, le confirme en réunissant chaque année des centaines d'échantillons de plus de quinze pays. Le portrait du pinot noir et celui de la syrah racontent des cépages à l'identité forte, reconnaissable. Le grenache, lui, n'a pas d'identité fixe. Il est le terroir qu'on lui donne.

Sources#

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