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Vigneronnes de Champagne : celles qui changent la bulle

Par Sylvie M.

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Sylvie M.

Il y a dans ce chai une lumière particulière. Elle tombe d'un vasistas crasseux, frappe les pupitres de remuage en biais, et dessine sur le sol de craie des rectangles dorés qui bougent avec les nuages. La vigneronne qui m'accueille ce matin-là, quelque part entre Rilly-la-Montagne et Ludes, porte des bottes en caoutchouc et un pull troué au coude. Ses mains sont encore rouges du froid de la taille. Elle me tend un verre de blanc de noirs non dosé, tiré à la pipette directement d'une cuve inox, et me dit avec un demi-sourire : « Goûte avant de poser tes questions. »

J'ai goûté. Et mes questions ont changé.

Quarante pour cent, et ce que ce chiffre ne dit pas#

La Champagne est le vignoble le plus féminisé de France. Quarante pour cent des exploitations y sont dirigées par des femmes, contre une moyenne nationale d'environ vingt-six pour cent selon les derniers chiffres du recensement agricole. Ce chiffre, souvent brandi comme une preuve de progrès, mérite qu'on le regarde de plus près.

D'abord parce qu'il inclut les co-exploitantes, ces épouses qui figurent sur les papiers sans toujours avoir la main sur les décisions viticoles. Ensuite parce que les exploitations féminines sont en moyenne plus petites : 2,14 hectares contre 3,17 pour les hommes, d'après les travaux d'Océane Carneiro, docteure en sociologie qui a consacré sa thèse aux trajectoires des femmes dans le vignoble champenois. On s'installe plus tard, on hérite de parcelles plus modestes, on accède moins facilement au crédit foncier. Le vignoble champenois est cher, le foncier y tutoie les 1,5 million d'euros l'hectare dans les grands crus. Quand on part avec moins, chaque rang de vigne compte double.

Ce qui frappe dans la présence féminine en Champagne, ce n'est donc pas le chiffre brut. C'est la nature du travail accompli avec des moyens souvent inférieurs. Et l'histoire, longue, parfois oubliée, qui a rendu tout cela possible.

Barbe-Nicole et les autres : un héritage plus complexe qu'il n'y paraît#

Tout le monde connaît Veuve Clicquot. Barbe-Nicole Clicquot Ponsardin, veuve à vingt-sept ans en 1805, reprend la maison familiale et invente la table de remuage, ce dispositif incliné qui permet de clarifier le vin en concentrant les lies au col de la bouteille. Son génie technique a transformé l'industrie champenoise entière. Les archives le confirment sans ambiguïté.

Ce qu'on raconte moins, c'est que Barbe-Nicole n'était pas seule. Louise Pommery, devenue veuve en 1860, a repris la maison fondée deux ans plus tôt par son mari et l'a orientée vers le brut, anticipant de plusieurs décennies le goût du marché. Lily Bollinger, qui a dirigé la maison éponyme de 1941 à 1971, a tenu le vignoble pendant l'Occupation et l'a développé dans l'après-guerre avec une rigueur que ses pairs masculins lui reconnaissaient volontiers, souvent avec une pointe de condescendance qui en dit long.

Ces femmes avaient un point commun : elles sont arrivées aux commandes par le deuil. Le veuvage comme porte d'entrée dans un monde d'hommes. Ça dérange, quand on y pense : pendant deux siècles, la seule voie d'accès pour une femme à la direction d'une maison de Champagne passait par la mort de son mari. Personne ne formule ça aussi crûment, mais les archives le disent.

La génération qui n'a pas attendu le veuvage#

La rupture s'est produite progressivement, à partir des années 1990. Des femmes ont commencé à s'installer par choix, par vocation, par formation. Pas parce qu'un mari avait disparu, mais parce qu'elles voulaient faire du vin.

Carol Duval-Leroy a repris la maison Duval-Leroy en 1991, à Vertus sur la Côte des Blancs, après le décès de son mari. Veuve comme Clicquot et Pommery avant elle, mais d'une génération qui a ensuite ouvert la voie autrement : en 2007, elle est devenue la première femme élue à la tête de l'Association Viticole Champenoise. Sous sa direction, la maison a pris une orientation biologique assumée et une approche parcellaire qui tranche avec le modèle d'assemblage industriel de beaucoup de grandes maisons. Ses champagnes à tendance nature ont ouvert une voie que d'autres ont empruntée depuis.

Plus récemment, Alice Tétienne a pris en 2019 le poste de cheffe de caves chez Henriot, devenant la plus jeune cheffe de caves de Champagne. Le rôle de chef de caves est technique, décisif, et historiquement masculin. C'est la personne qui décide des assemblages, qui goûte des centaines d'échantillons de vins clairs chaque hiver, qui porte la responsabilité stylistique d'une maison entière. Tétienne y est arrivée par la compétence, diplômée en œnologie, formée sur le terrain, recrutée pour son palais.

J'ai changé d'avis sur un point en creusant ce sujet. Je pensais que la féminisation de la Champagne était essentiellement une affaire de transmission familiale, de filles reprenant le domaine de leurs parents. C'est vrai dans beaucoup de cas. Mais la génération actuelle inclut aussi des femmes qui ne sont pas filles de vignerons, qui viennent de l'extérieur, qui ont choisi ce métier après des reconversions parfois radicales. Et c'est peut-être ça, le vrai basculement.

Les Fa'bulleuses et la force du collectif#

En 2014, sept vigneronnes champenoises, toutes récoltantes-manipulantes, ont fondé l'association Les Fa'bulleuses de Champagne. L'idée était simple, presque banale : se regrouper pour gagner en visibilité, partager les coûts de communication et de salon, et défendre une vision artisanale du champagne dans un marché dominé par les grandes maisons et les coopératives.

Sauf que l'initiative a pris une dimension inattendue. Les Fa'bulleuses sont devenues la seule association exclusivement féminine de productrices-récoltantes en Champagne. Chacune garde son identité, sa marque, ses parcelles, son style. Mais ensemble, elles pèsent plus lourd dans les salons professionnels, dans la presse spécialisée, dans les circuits de distribution directe qui contournent les négoces traditionnels.

Ce qui frappe quand on les rencontre, c'est l'absence totale de discours victimaire. Pas de plainte sur le sexisme, pas de revendication bruyante, pas de posture militante ostentatoire. Juste du vin, du travail, et une forme de solidarité pragmatique entre professionnelles qui savent ce que c'est que d'être regardée avec surprise quand on pilote un tracteur enjambeur dans les coteaux de la Marne.

Depuis, d'autres collectifs ont vu le jour. La Transmission, créée par neuf vigneronnes dont certaines à la tête de maisons prestigieuses, vise à représenter le modèle champenois dans sa complexité, au-delà des clivages habituels entre grandes maisons et petits récoltants. Le réseau Femmes de Vin organise des dégustations professionnelles annuelles qui attirent désormais un public international.

L'appellation « et Filles » : symbole ou substance ?#

Un phénomène récent mérite attention. De plus en plus de maisons champenoises ajoutent « et Filles » à leur raison sociale. Champagne Minard et Filles, à Courmas, en est un exemple : Audrey Minard dirige l'exploitation depuis 2013, commercialise entre 15 000 et 17 000 bouteilles par an, et revendique cette filiation féminine jusque dans le nom de la maison.

C'est un renversement symbolique fort. Pendant des générations, les maisons s'appelaient « Père et Fils », « Frères », « et Fils ». Le patronyme masculin était le gage de continuité, de sérieux, de légitimité commerciale. Quand « et Filles » apparaît sur une étiquette, quelque chose bascule dans l'imaginaire du consommateur. Ce n'est plus l'exception, c'est la revendication.

Reste une question que je me pose sans avoir de réponse définitive : est-ce que l'étiquette change le vin ? Probablement pas. Mais elle change le regard qu'on porte sur lui, et parfois, c'est suffisant pour qu'un acheteur lise l'étiquette autrement, la retourne, cherche l'histoire. La biodynamie a connu le même mécanisme : d'abord un mot sur l'étiquette, ensuite une curiosité, enfin un mouvement.

Ce que la bulle doit aux femmes#

Lors d'une dégustation à Reims l'an dernier, un caviste m'a servi un rosé de saignée vinifié par une vigneronne de la Vallée de la Marne. Le vin m'a arrêtée net : nez de framboise écrasée et de craie, bouche tendue, finale saline qui traînait sur une bonne vingtaine de secondes. J'ai demandé le prix. Moins de trente euros. Le caviste a souri et m'a dit que cette vigneronne refusait de vendre aux grandes enseignes parce qu'elle voulait « garder le lien avec les gens qui boivent ».

C'est anecdotique, bien sûr. Mais ça dit quelque chose sur la manière dont certaines vigneronnes conçoivent leur métier. Pas comme une activité industrielle à optimiser, mais comme un lien entre un terroir et les gens qui boivent ce qu'il produit. Les guides recensent les terroirs, mais les portraits humains derrière les cuvées manquent souvent.

Le nombre d'étudiantes en œnologie à l'Université de Reims a doublé en vingt ans. Les coopératives qui se restructurent comptent de plus en plus de femmes dans leurs conseils d'administration. Le SGV (Syndicat Général des Vignerons de la Champagne) a créé une Commission des Viticultrices qui travaille sur les questions d'accès au foncier et de financement des installations.

La Champagne n'est pas devenue un paradis égalitaire. Les écarts de surface exploitée persistent, l'accès aux meilleures parcelles reste un combat, et les réseaux informels de négoce fonctionnent encore largement entre hommes. Mais la trajectoire est nette, et elle ne se résume pas à des symboles. Des vigneronnes font du vin, excellent, singulier, ancré dans des terroirs qu'elles connaissent pied de vigne par pied de vigne. La bulle leur doit plus que ce que les livres d'histoire en disent.

Sources#

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