Il y a dans ce verre de Valtellina Superiore une couleur qui hésite entre le grenat et le brique, comme si la montagne et le temps s'étaient entendus pour lui donner cette trame un peu austère, un peu tendre. Je l'ai goûté à Milan un soir de février, dans un bar à vin du quartier Brera, pendant que dehors la ville vibrait sous les drapeaux olympiques. Le vin venait de la cave Nino Negri, parcelle Inferno, millésime 2021. L'étiquette portait le logo du CONI. Ce soir-là, j'ai compris que l'Italie n'envoyait pas seulement des athlètes à ces Jeux d'hiver : elle envoyait ses vignes.
Les JO d'hiver de Milano-Cortina 2026, qui se sont tenus du 6 au 22 février, ont été l'occasion d'une opération viticole que l'histoire olympique n'avait pas vue depuis longtemps. Vingt-six vins italiens ont été sélectionnés pour figurer à la carte de Casa Italia, la maison d'hospitalité officielle du Comité Olympique National Italien. Pas un détail protocolaire. Un geste politique et culturel, et pour qui sait lire entre les lignes d'une carte des vins, une déclaration d'intentions.
La sélection : qui a choisi, et comment#
La carte des vins de Casa Italia n'a pas été composée au hasard. Le CONI a confié la sélection au cabinet LT Wine & Food Advisory, avec l'appui du journaliste Luciano Ferraro, vice-directeur du Corriere della Sera et plume respectée dans le monde viticole italien. Les critères de sélection étaient explicites : mettre en valeur les grandes appellations (DOC et DOCG), privilégier les cépages autochtones, et représenter l'ensemble du tissu viticole italien, des grands groupes aux petits producteurs, en passant par les coopératives.
Le résultat couvre seize régions sur vingt. Seize. C'est beaucoup pour une carte de vingt-six références. La Sardaigne y est (Vermentino di Sardegna Doc, Sella & Mosca), la Calabre aussi (Cirò Rosso Classico Doc, Librandi), et même les Pouilles avec deux étiquettes dont le Rosato Igt Salento Calafuria de Tormaresca. Le message est clair : l'Italie viticole ne se résume ni à la Toscane ni au Piémont.
Les vins ont été servis dans les trois lieux de Casa Italia : la Triennale de Milan, la Galerie Farsetti à Cortina d'Ampezzo, et l'Aquagranda à Livigno. Le tout sous le projet baptisé "Musa", du nom des muses antiques, ce qui en dit long sur l'ambition culturelle derrière l'opération.
Lombardie et Vénétie au centre du jeu#
Les Jeux se tenaient entre Lombardie et Vénétie. Il aurait été étrange que ces deux régions ne soient pas bien représentées. Elles le sont, avec quatre vins qui dessinent un arc géographique allant du lac de Garde aux contreforts alpins.
Pour la Lombardie : le Lugana Doc Prestige 2024 de Cà Maiol, un blanc de Turbiana (le cépage local du sud du lac de Garde, longtemps confondu avec le Trebbiano) aux notes d'amande et de fleur blanche ; et le Valtellina Superiore Docg Inferno Ca' Guicciardi 2021 de Nino Negri, un Nebbiolo d'altitude, cultivé en terrasses vertigineuses au-dessus de Sondrio, où les vignes grimpent entre 300 et 700 mètres. Le nom "Inferno" vient de la chaleur que les murs de pierres sèches restituent aux raisins en fin de journée. Rien d'infernal au nez, pourtant : plutôt de la violette séchée, du cuir fin, et cette acidité vive qui est la signature des Nebbiolo de montagne.
Pour la Vénétie : le Breganze Doc Rosso di Rosso 2016 de Diesel Farm (oui, le Diesel des jeans, Renzo Rosso a racheté un domaine dans les collines de Vicence) et le Valpolicella Ripasso Doc Superiore Black Label 2023 de Pasqua Vigneti e Cantine. Le Ripasso, pour ceux qui ne connaissent pas la technique, est un vin de Valpolicella refermenté sur les marcs d'Amarone : il en tire une rondeur, une concentration, une matière qui rappelle son grand frère sans en avoir le prix ni la lourdeur. Lors d'un salon à Vérone il y a deux ans, j'avais goûté un Ripasso de la même maison qui m'avait frappée par sa précision. Celui-ci semble dans la même veine.
Le Piémont et la Toscane : attendus, et pourtant#
Barolo et Brunello figurent sur la liste. C'était prévisible. Le Barolo Docg Cannubi 2021 de L'Astemia vient de la colline de Cannubi à Barolo même, documentée comme vignoble depuis 1752. Le Brunello di Montalcino Docg 2020 est signé Tenuta CastelGiocondo, propriété de la famille Frescobaldi depuis 1989.
Ce qui est moins attendu, c'est la présence d'un Freisa d'Asti Doc (Cascina Gilli, cuvée Il Forno 2024). Le Freisa est un cépage piémontais à la réputation secondaire, souvent éclipsé par le Nebbiolo et le Barbera. Le voir figurer aux côtés du Barolo dans une vitrine olympique, c'est un choix qui dit quelque chose : la sélection ne visait pas la facilité commerciale. Elle visait la diversité.
La Toscane place aussi le Villa Antinori 2023, un assemblage toscan classique (Sangiovese dominant), et le Crognolo 2023 de Tenuta Sette Ponti, un pur Sangiovese du Valdarno di Sopra. Deux registres différents d'un même cépage.
Au-delà de la carte : le soft power dans le verre#
Vingt-six vins pour dix-sept jours de Jeux. C'est le volet visible. Le volet invisible, c'est ce que cette sélection raconte de la stratégie italienne en matière de diplomatie viticole.
L'Italie est le premier producteur mondial de vin en volume. En 2024, selon l'OIV, elle a produit environ 44 millions d'hectolitres. La France était deuxième avec 36 millions. Sur le marché international, la compétition entre les deux pays est féroce, et la crise des exportations françaises liée aux tarifs douaniers de 2025-2026 a ouvert une brèche que l'Italie entend bien exploiter.
Casa Italia, pendant les Jeux, a reçu des délégations de plus de quatre-vingts pays. Chaque verre servi était une occasion de placer un nom, une appellation, un terroir dans la mémoire d'un décideur, d'un journaliste, d'un sponsor. Wine Spectator, la publication américaine la plus influente du secteur, a décerné sa médaille d'or à la carte des vins de Casa Italia, la qualifiant de "véritable célébration de la viticulture italienne". Ce genre de reconnaissance, dans un marché où les États-Unis sont le premier importateur mondial de vin, vaut plus que n'importe quelle campagne publicitaire.
La France a-t-elle fait quoi que ce soit de comparable lors des JO de Paris 2024 ? Difficile à affirmer. Il faudrait vérifier. Mais l'impression que j'en garde, c'est que le volet gastronomique français à Paris était plus dispersé, moins coordonné autour du vin spécifiquement. L'Italie, elle, a traité ses vingt-six bouteilles comme vingt-six ambassadeurs.
Les cépages autochtones comme argument#
Un fil rouge traverse la sélection : la valorisation des cépages autochtones. Teroldego en Trentin, Freisa en Piémont, Turbiana en Lombardie, Friulano en Friuli, Verdicchio dans les Marches, Greco en Campanie, Gaglioppo en Calabre (le cépage du Cirò), Nerello Mascalese en Sicile (l'Etna Doc). L'Italie revendique plus de 500 cépages autochtones, un chiffre avec lequel la France ne peut pas rivaliser.
C'est un choix stratégique autant qu'identitaire. Dans un marché mondial où le Cabernet Sauvignon et le Chardonnay dominent les linéaires, miser sur des cépages oubliés ou méconnus est un pari de différenciation. L'Italie dit : vous ne trouverez ce vin nulle part ailleurs. Pas en Californie, pas en Australie, pas au Chili. C'est le terroir italien, et lui seul.
Cette approche rejoint d'ailleurs ce que font certains vignobles français avec leurs cépages patrimoniaux. Le retour en grâce de l'Aligoté en Bourgogne participe du même mouvement : face à la mondialisation des goûts, la singularité est devenue un argument de vente. L'Italie a simplement poussé la logique plus loin, et sur une scène plus grande.
Ce que Casa Italia ne dit pas#
La sélection a ses angles morts. Cinq régions manquent à l'appel (Molise, Basilicate, Ligurie, Val d'Aoste, Trentin-Haut-Adige est représenté mais scindé entre Trentin et Haut-Adige). Le choix d'inclure des vins IGT (Indicazione Geografica Tipica) aux côtés des DOC et DOCG brouille un peu le message de valorisation des appellations. Le Villa Antinori, par exemple, est un Toscana Rosso IGT : il se place volontairement hors du système des appellations pour garder une liberté d'assemblage. C'est un très bon vin. Mais il ne raconte pas la même histoire qu'un Brunello ou qu'un Barolo classé.
Et puis il y a la question du prix. Le Barolo Cannubi et le Brunello CastelGiocondo se vendent entre 40 et 80 euros la bouteille. Le Lambrusco Rubino del Cerro de Venturini Baldini, lui, tourne autour de 12 euros. L'écart est voulu : la sélection embrasse toute l'échelle, de l'entrée de gamme coopérative au grand cru de négoce. Pour les dégustations à la carte entre amis, ce spectre large est un atout. Pour une image cohérente à l'international, c'est plus discutable.
Le vin comme langue diplomatique#
Pendant ces dix-sept jours de février, à Milan, à Cortina, à Livigno, vingt-six bouteilles ont fait un travail que les discours officiels font rarement : elles ont donné à goûter un pays. Goûter, pas décrire.
L'Italie viticole a compris quelque chose que d'autres pays producteurs n'ont pas encore assimilé : un événement sportif mondial est une vitrine gastronomique. Le CIO le sait, les sponsors le savent, les diffuseurs le savent. Et quand Wine Spectator titre sur vos vins pendant que le monde regarde vos montagnes, vous avez gagné une médaille que personne n'accrochera au cou d'un athlète, mais qui vaut de l'or sur les marchés export.




