Les mains de Marceau Bourdarias sont sombres, tachées par la terre champenoise de mars. Le 12 mars 2026, dans une salle comble à Épernay, l''arboriste et formateur en taille douce (Architectes du Vivant) prend la parole devant deux cents professionnels réunis par le Mouvement de l''Agriculture BioDynamique pour le congrès viticulture 2026. Le sujet qui occupe tout le monde, ce n''est pas le calendrier lunaire ni les préparations 500 et 501. C''est le cuivre. Plus précisément : comment s''en passer, ou au moins en utiliser beaucoup moins.
Ce congrès en Champagne, co-animé par le microbiologiste Marc-André Sélosse et le chercheur allemand Jürgen Fritz, a changé la façon dont le monde biodynamique parle de sa propre dépendance au cuivre. Et cette dépendance, il faut la regarder en face.
Le cuivre, pilier fragile de la viticulture biologique#
Le cuivre est le dernier rempart fongicide autorisé en agriculture biologique contre le mildiou de la vigne. C''est le cas depuis plus d''un siècle, depuis la bouillie bordelaise inventée en 1885 par Alexis Millardet dans les vignes du Médoc. Le principe n''a pas changé : le sulfate de cuivre empêche la germination des spores de Plasmopara viticola, le champignon responsable du mildiou.
Le problème est connu depuis longtemps mais longtemps ignoré : le cuivre ne se dégrade pas. Il s''accumule dans les sols. Des parcelles traitées depuis un siècle présentent des concentrations en cuivre de 200 à 500 mg/kg dans les horizons superficiels, alors que le seuil de toxicité pour la faune du sol se situe autour de 100 mg/kg. Les vers de terre reculent, la biomasse microbienne s''appauvrit. On protège la vigne en empoisonnant le sol qui la nourrit. L'ironie est difficile à avaler, et les vignerons en biodynamie, ceux-là mêmes qui fondent leur pratique sur la vitalité du sol, sont les premiers à le ressentir.
En 2019, l''Union européenne a réduit la dose maximale autorisée à 4 kg de cuivre métal par hectare et par an, lissable sur sept ans. Cette autorisation expirait fin 2025. Le règlement UE 2025/1489 a prolongé l''autorisation du cuivre jusqu''au 31 décembre 2029, mais le signal est clair : la trajectoire est à la réduction, pas au renouvellement indéfini.
Ce que le congrès de Champagne a mis sur la table#
Le congrès des 12 et 13 mars a concentré deux journées sur ce que Marc-André Sélosse appelle « la sortie du cuivre par le haut ». Pas une interdiction brutale, mais une transition outillée.
Sélosse a insisté sur le rôle des mycorhizes, ces champignons symbiotiques qui colonisent les racines de la vigne et lui permettent d''accéder à des nutriments hors de portée. Le cuivre, en s''accumulant, détruit ces communautés fongiques. On traite contre un champignon pathogène en éliminant les champignons bénéfiques. Sélosse le formule sans détour : « Chaque kilo de cuivre est un emprunt sur la fertilité future du sol. À un moment, la dette devient insoutenable. »
On parle de bioaccumulation comme d''un problème de seuil réglementaire. C''est un problème de temps. Le cuivre qu''on pulvérise cette année sera dans le sol quand les petits-enfants du vigneron reprendront la parcelle. Il n''existe aucun procédé de dépollution économiquement viable à l''échelle d''un vignoble. Ce qu''on met, on ne le reprend pas.
Jürgen Fritz, de l''Université de Bonn, a présenté des résultats d''essais pluriannuels sur les préparations biodynamiques 500P et 501 utilisées en complément de doses réduites de cuivre. Les essais français compilés par Ecophytopic sont sans ambiguïté : les préparations 500P et 501 n''ont pas apporté de valeur ajoutée significative dans la lutte contre le mildiou. Fritz, de son côté, suggère des effets positifs sur la vitalité globale de la vigne, mais pas de réduction mesurable et reproductible des doses de cuivre. En pression forte, la situation est encore plus nette. Aucune alternative testée seule, sans cuivre du tout, n''a montré une efficacité comparable. Fritz a été honnête là-dessus, et c''est cette honnêteté qui a rendu sa présentation crédible.
Il y a un truc que je tenais pour acquis avant ces deux journées, et qui s''est effondré. Je pensais que la biodynamie avait déjà réglé son rapport au cuivre, que les doses étaient naturellement faibles parce que la philosophie du sol vivant imposait une frugalité. En réalité, beaucoup de domaines biodynamiques utilisent autant de cuivre que leurs voisins en bio classique, parfois plus, parce que le mildiou ne négocie pas avec les convictions.
Les pistes qui émergent, et leurs limites#
Plusieurs approches ont été discutées à Épernay. Aucune n''est une solution miracle. Toutes sont des briques d''un système qui reste à assembler.
Les extraits végétaux et le biocontrôle occupent une place croissante dans l''arsenal. L''extrait de pépins de raisin, poussé par Cerience (produit JDS1) comme substitut partiel au cuivre, montre une activité antifongique en pré et post-floraison. Le bicarbonate de potassium, déjà utilisé contre l''oïdium, est testé contre le mildiou avec des résultats modestes mais réels. Koppert prépare le lancement de Tiagan, un produit à base de lysat d''amibes dont les métabolites inhibent la sporulation du mildiou. Ces produits ne remplacent pas le cuivre ; ils permettent d''en réduire les quantités.
Les cépages résistants, les PIWI, représentent l''autre grande piste. Des variétés comme le Souvignier Gris, le Muscaris ou le Cabernet Blanc portent des gènes de résistance au mildiou et à l''oïdium qui rendent le traitement cuprique inutile ou quasi inutile. Le problème est que ces cépages ne sont pas autorisés dans la plupart des appellations d''origine contrôlée. Planter du Souvignier Gris en Champagne, c''est renoncer à l''appellation. C''est un choix que très peu de vignerons sont prêts à faire, et on peut les comprendre.
La viticulture régénérative, dont les principes sont explorés par des maisons comme Telmont en Champagne, apporte une couche complémentaire : couverts végétaux permanents, absence de labour, haies et biodiversité fonctionnelle. L''idée est de renforcer la résilience globale de l''écosystème viticole pour que la vigne résiste mieux aux pathogènes sans recourir au cuivre. Sur le papier, ça tient. Sur le terrain, en année de forte pression mildiou comme 2024, même les vignerons régénératifs ont dû traiter.
Il y a un fossé, ici, entre la conviction écologique et la réalité agronomique. Les vignerons qui s''engagent dans la réduction du cuivre prennent un risque réel. Une année humide, un mildiou précoce, et c''est la récolte qui trinque. Lors d''une pause du congrès, un viticulteur champenois m''a confié qu''il avait perdu 40 % de sa production en 2024 en tentant de descendre sous 2 kg/ha de cuivre. « J''y crois toujours, m''a-t-il dit, mais ma banque y croit moins. » Ce genre de phrase, on ne l''entend pas dans les communications officielles.
La question réglementaire, nerf de la guerre#
L''avenir du cuivre en viticulture ne se décide pas dans les vignes. Il se décide à Bruxelles. L''EFSA avait publié dès 2017 un rapport majeur confirmant la bioaccumulation du cuivre dans les sols et ses effets négatifs sur les organismes non cibles. En 2023, c''est l''ANSES qui a renforcé l''alerte côté français. L''autorisation européenne a finalement été prolongée jusqu''à fin 2029 (règlement UE 2025/1489), mais avec une pression croissante pour réduire les doses.
Le Sénat français a interpellé le gouvernement sur ce sujet fin 2025, rappelant que la filière biologique française, deuxième en Europe, dépend du cuivre pour sa survie. La France défend le maintien de l''autorisation à Bruxelles, tout en reconnaissant la nécessité de réduire les doses. C''est une position d''équilibriste.
Ce que les innovations phytosanitaires de 2026 montrent, c''est que la palette des outils s''élargit, mais qu''aucun outil seul ne remplace le cuivre en conditions de forte pression. La combinaison de leviers, biocontrôle, préparations biodynamiques, cépages résistants là où c''est possible, pratiques culturales adaptées, peut réduire les doses de 50 à 70 % selon les travaux d''Ecophytopic. C''est significatif. C''est insuffisant pour un zéro cuivre généralisé.
Ce qui reste à faire#
Le congrès de Champagne n''a pas résolu le problème du cuivre. Il a clarifié les termes du débat. La biodynamie, en tant que mouvement, reconnaît désormais publiquement que sa dépendance au cuivre est une contradiction avec ses propres principes. C''est déjà ça.
Les prochaines années seront décisives. Si l''Union européenne durcit les restrictions, les vignerons biologiques et biodynamiques devront accélérer la transition vers des systèmes de protection intégrée. Si elle se contente de la prolongation actuelle sans durcir les seuils, le risque est que rien ne change, et que les sols continuent de s''enrichir en cuivre pendant encore une génération.
On perçoit ici la subtilité du défi : il ne s''agit pas de trouver un produit de remplacement, mais de repenser un système entier de protection de la vigne. Le cuivre n''est pas qu''un fongicide. C''est une béquille centenaire. S''en passer demandera du temps et de l''argent, mais surtout des vignerons prêts à risquer leur récolte le temps que les alternatives mûrissent. En 2026, ils ne sont pas assez nombreux. Et leur banquier le sait.
Sources#
- Congrès viticulture biodynamique 2026 en Champagne, MABD
- Les alternatives au cuivre en viticulture biologique, Triple Performance
- Combinaison des leviers de réduction du cuivre, Ecophytopic
- Préparations biodynamiques 500P et 501, Ecophytopic
- Nouveautés campagne viticole 2026, Vitisphere
- Question sénatoriale sur le cuivre en viticulture biologique




