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Telmont et la certification ROC : le régénératif divise

Telmont et la certification ROC : le régénératif divise

Par Sylvie M.

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Sylvie M.

Janvier 2026 : la maison Telmont, petit champagne discret de la Vallée de la Marne, à Damery, soutenu par Rémy Cointreau et Leonardo DiCaprio, décroche la certification Regenerative Organic Certified (ROC) au niveau Bronze. Première maison de champagne au monde à obtenir ce label. L'annonce aurait pu faire l'unanimité. Elle a mis le feu aux poudres.

Parce que derrière ce sigle de trois lettres se cache une question qui fracture la viticulture : faut-il être bio pour avoir le droit de se dire régénératif ? La Regenerative Organic Alliance, qui administre le label ROC, répond oui. D'autres voix, et pas des moindres, répondent non. C'est ce débat que je veux creuser ici.

Ce que Telmont a fait, concrètement#

On perçoit ici un domaine qui ne se contente pas de cocher des cases. L'obtention du ROC Bronze exige d'abord d'être certifié bio, ce que Telmont est depuis 2017. La certification ROC va plus loin que le cahier des charges biologique sur trois piliers simultanés : santé des sols et gestion du territoire, équité pour les travailleurs agricoles, et bien-être animal quand c'est applicable.

Sur le terrain, cela se traduit par des couverts végétaux permanents entre les rangs de vigne, la plantation d'arbres et de haies pour recréer des corridors de biodiversité, la collecte d'eau de pluie, et surtout une mesure scientifique régulière de la santé du sol. C'est ce dernier point qui distingue le régénératif du bio classique : on ne se contente pas de ne rien mettre dans le sol, on cherche activement à augmenter sa matière organique, sa biomasse microbienne, sa capacité de rétention d'eau.

Le projet s'inscrit dans un plan à long terme baptisé "In the Name of Mother Nature", lancé en 2021, qui vise la conversion de 100 % des vignes de la maison et de ses partenaires viticulteurs au bio et au régénératif d'ici 2031, et l'objectif Net Zero d'ici 2050.

Il y a dans ce programme quelque chose d'ambitieux et, disons-le, de vendeur. J'ai dégusté un Telmont Réserve lors d'un salon à Paris en novembre dernier : le vin est bon, franc, avec une tension crayeuse qui rappelle un peu certains Blanc de Blancs sans en avoir la puissance. Mais est-ce que la certification ROC change quelque chose dans le verre ? Je n'en sais rien. Et ce n'est pas la question.

Le bio comme préalable : la thèse ROC#

La Regenerative Organic Alliance, fondée par Patagonia, le Rodale Institute et Dr. Bronner's, a une position limpide : pas de régénératif sans bio. La certification organique est un prérequis non négociable pour entrer dans le processus ROC. La logique est cohérente : comment prétendre régénérer un sol si on continue à y déverser des herbicides de synthèse, des fongicides systémiques, des engrais chimiques ?

Le label fonctionne en trois niveaux (Bronze, Silver, Gold), chacun exigeant un socle croissant de pratiques régénératives. Au-delà de l'absence de chimie de synthèse, il impose des critères sociaux et éthiques (conditions de travail, équité salariale, inclusion) absents de tous les autres référentiels viticoles. C'est une vision globale : on ne restaure pas un écosystème si les gens qui y travaillent sont mal traités.

Pour les tenants de cette approche, un vigneron qui utilise du glyphosate entre les rangs mais plante des couverts végétaux fait du greenwashing, pas du régénératif. Le bio est le socle minimum, le point de départ, pas l'objectif. C'est d'ailleurs ce qu'affirmait Telmont dans son communiqué de janvier : "Pour être véritablement régénératif, il faut être bio."

La position se défend. Mais elle pose un problème de taille.

L'antithèse : le régénératif pour tous, ou seulement pour les riches ?#

Lors d'un forum organisé par le Domaine Lafage dans le Roussillon en janvier 2026, le critique britannique Jamie Goode a lancé un pavé dans la mare. Son argument : imposer le bio comme condition d'accès au régénératif transforme le mouvement en "petit club huppé", réservé aux domaines qui ont les moyens financiers et climatiques de se passer de chimie de synthèse.

Le point n'est pas anecdotique. Dans certaines régions viticoles, la pression du mildiou et de l'oïdium est telle que le bio repose sur un usage massif de cuivre, avec ses propres problèmes environnementaux : accumulation dans les sols, toxicité pour la faune aquatique. En Champagne, la pluviométrie rend la conversion bio techniquement difficile et économiquement risquée : les rendements chutent, les pertes en cas de millésime humide peuvent être dévastatrices. On connaît ces fragilités climatiques qui bouleversent déjà les vignobles français.

Le Domaine Lafage a d'ailleurs fait un choix différent : se certifier via A Greener World, une organisation à but non lucratif qui n'exige pas le statut bio. D'autres organismes comme Regenified ou Napa Green proposent aussi des certifications régénératives sans obligation biologique. La Regenerative Viticulture Foundation, dont Justin Howard-Sneyd MW est administrateur, a pris une position intermédiaire : elle ne prend pas parti sur l'obligation bio, estimant que les méthodes biologiques "conviennent à certaines régions mais ne sont pas universellement applicables".

C'est là que ça se complique et que j'ai moins de certitudes. Parce que les deux camps ont raison sur des points différents, et tort de prétendre que l'autre a complètement tort.

Régénératif versus bio : un faux dilemme ?#

Le vrai sujet, ce n'est pas bio ou pas bio. C'est : que mesure-t-on ? Le bio certifie une liste d'intrants interdits. Le régénératif promet une amélioration mesurable de l'écosystème. Ce ne sont pas les mêmes démarches, et exiger l'un comme prérequis de l'autre crée une confusion qui dessert le mouvement.

Un vigneron conventionnel qui pratique les couverts végétaux, l'agroforesterie, la suppression du labour profond, et qui peut démontrer une augmentation de la matière organique de son sol sur cinq ans, fait-il moins de bien qu'un vigneron bio qui laboure profondément ses parcelles et traite au cuivre à 4 kg par hectare et par an (limite EU depuis 2019) ?

La question dérange. Elle mérite d'être posée.

L'argument inverse tient aussi. Sans le cadre strict du bio, le mot "régénératif" risque de devenir un fourre-tout où n'importe quel domaine prétend régénérer la planète en plantant trois tournesols entre les rangs. On a vu ce que le mot "durable" est devenu : un adjectif tellement galvaudé qu'il ne veut plus rien dire. Les partisans de la biodynamie connaissent bien ce débat entre exigence et accessibilité.

Le ROC, avec toutes ses imperfections, a le mérite de poser un cadre vérifiable, audité par Ecocert, avec des indicateurs concrets. C'est plus qu'un logo.

Telmont : pionnier ou exception confortable ?#

Soyons francs. Telmont est une petite maison adossée à un grand groupe (Rémy Cointreau). Elle a les moyens de ses ambitions : investir dans la conversion bio, financer les audits ROC, recruter un responsable développement durable, mesurer scientifiquement ses sols. Combien de viticulteurs coopérateurs du Languedoc, qui peinent à boucler l'exercice, peuvent se permettre la même démarche ?

La question n'invalide pas ce que Telmont fait. Mais elle remet en perspective le récit héroïque. Un modèle qui ne fonctionne que pour les domaines premium n'est pas un modèle : c'est un privilège. Et la viticulture française ne se sauvera pas en certifiant vingt maisons de champagne pendant que des centaines de coopératives coulent.

J'ai changé d'avis là-dessus en creusant. Au départ, je trouvais la démarche Telmont exemplaire, point final. En lisant les critiques de Jamie Goode et en repensant à ce que vivent les vignerons de base, je vois les limites. Pas de la démarche elle-même, mais de la prétention à en faire un standard universel.

On parle de régénération des sols comme d'un problème technique. C'est un problème de moyens. Les vignerons qui auraient le plus besoin de régénérer leurs terres sont ceux qui ont le moins les ressources pour se certifier quoi que ce soit. Tant que le mouvement régénératif ne résout pas cette contradiction, il restera un discours de niche pour domaines prospères.

Ce que je retiens#

Le ROC est un bon label. Telmont mérite le respect pour avoir ouvert la voie en Champagne. Le débat bio versus régénératif n'est pas tranché, et il ne devrait pas l'être par un organisme américain qui impose ses critères à des terroirs qu'il ne connaît pas.

Ce qui manque, c'est un référentiel européen, construit avec les vignerons, adapté aux réalités climatiques et économiques de chaque bassin viticole, et centré sur ce qui compte vraiment : la mesure de la santé du sol. Pas les intrants qu'on interdit, mais les résultats qu'on obtient. Le jour où on certifiera un sol qui s'améliore plutôt qu'une liste de produits qu'on n'utilise pas, on aura fait un vrai pas. Le bio, le naturel et la biodynamie ne seront plus des camps adverses mais des chemins vers le même objectif.

En attendant, goûtez un Telmont si vous en trouvez. Le vin est honnête, le projet sincère, et le débat qu'il suscite est salutaire.

Sources#

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