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Les dix crus du Beaujolais : Morgon, Moulin-à-Vent, Fleurie

Les dix crus du Beaujolais : Morgon, Moulin-à-Vent, Fleurie

Par Sylvie M.

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Sylvie M.

C'était un dimanche de novembre, quelques jours après le beaujolais nouveau. Un ami m'avait tendu un verre en disant "goûte, c'est un Morgon, ça n'a rien à voir". Il avait raison. Ce verre a changé ma perception d'une région entière que j'avais trop longtemps regardée avec la condescendance de quelqu'un qui confond le panneau d'entrée de ville avec la ville elle-même. Le beaujolais nouveau n'est pas le Beaujolais. Les dix crus sont une autre conversation.

Le socle géologique, ou pourquoi le granite fait tout#

Avant de parler de crus, il faut parler de sol. La grande majorité du vignoble des crus repose sur des roches primaires : granits roses, granits bleus, diorites, schistes. Ce sont des terroirs anciens, formés il y a plusieurs centaines de millions d'années, qui n'ont rien à voir avec les argilo-calcaires de la Bourgogne voisine ni avec les alluvions qui caractérisent les appellations régionales situées plus au sud.

Ce granite, selon sa composition et son altération, donne des vins de nature radicalement différente. Le gamay, cépage unique de toutes ces appellations, s'y exprime avec une précision que les terrains plus riches lui refusent. Moins de rendement, moins de matière, mais plus de caractère. Le granite contraint la vigne, et cette contrainte est une forme de grâce oenologique.

Les exceptions confirment la règle : Brouilly et Côte de Brouilly reposent pour partie sur des schistes bleus, appelés localement "pierres bleues", qui accumulent la chaleur le jour et la restituent la nuit. Ces schistes donnent aux vins un supplément de chaleur et une texture différente de leurs voisins granitiques.

Du nord au sud : dix caractères, dix histoires#

Saint-Amour ouvre la route, tout au nord. Son nom romantique génère un pic de ventes à la Saint-Valentin qui ferait sourire n'importe quel caviste. Mais la géologie est complexe : granite, schiste, pierres bleues, argilo-calcaire en mosaïque. Le résultat ? Parcelles légères et fruitées côtoient secteurs structurés et épicés. Difficile à cerner, intéressant à explorer.

Juliénas mérite plus de considération qu'on ne lui en accorde. Le sous-sol complexe (granite, schiste, pierres bleues) produit des vins concentrés et épicés qui gagnent à vieillir deux à quatre ans. C'est un cru de confiance, moins glamour que le sud, mais rarement décevant. J'ai rarement vu un Juliénas de bonne maison mal vieillir.

Chénas, le plus petit en superficie, cache des vins d'une race certaine. La partie occidentale (granite) crée de la finesse. La partie orientale (alluvions de la rivière Mauvaise, le nom est trompeur) donne des cuvées plus souples. Chénas s'efface souvent derrière son voisin Moulin-à-Vent, ce qui est injuste.

Moulin-à-Vent s'impose immédiatement. "Le roi du Beaujolais", et avec raison. Le manganèse naturel dans les sols granitiques réduit les rendements et concentre les raisins. Les vins sont denses, colorés, avec des tanins que 5–10 ans de cave transforment. Un Moulin-à-Vent du Château du Moulin-à-Vent ou de Jules Desjourneys peut rivaliser avec un Côte de Nuits accessible. C'est là que le Beaujolais tacl.

Fleurie reste le cru du granite rose et de la finesse. Plus de 90 % du vignoble repose sur ce granite clair offrant des arômes floraux : iris, rose, violette. L'adjectif "féminin" accolé à Fleurie est daté, mais il capture quelque chose, une élégance qui contraste avec la densité de Moulin-à-Vent. Le domaine Chignard et sa cuvée "Les Moriers" incarnent la perfection. Le 2022 y était particulièrement réussi.

Chiroubles grimpe le plus haut (250–450 mètres). Cette altitude crée des vins légers, vifs, frais, les plus immédiatement buvables de la hiérarchie. Un Chiroubles se débouche jeune, un dimanche de printemps, avec une charcuterie de qualité. Pas besoin de stratégie de cave.

Morgon me touche profondément. La Côte du Py, butte de diorite bleue, structure des vins d'une densité rare. Les sols de schistes décomposés imprégnés de fer et manganèse donnent ce phénomène du "morgonner" : après quelques années, le vin prend des allures bourguignonnes avec cerise noire, prune, tanins fondus en velours. Lapierre, Foillard, Jean-Marc Burgaud : noms à connaître bien au-delà du Beaujolais.

Régnié, dernier cru admis (1988), repose sur granite rose et crée des vins souples, fruités, arômes de framboise et cassis, entrée facile dans les crus. Moins complexe, mais honnête.

Brouilly, le plus vaste, propose des vins ronds, gourmands, accessibles pour la table familiale. Le terroir varie (granite, schiste, basalte), créant une diversité de styles entre domaines.

Côte de Brouilly : les vignes encerclent le mont sur ses pentes exposées. Schistes bleus dominent, créant concentration et minéralité supérieures à Brouilly plaine. La différence se goûte clairement, et le prix reste raisonnable. Peut-être le meilleur rapport qualité-prix du groupe.

Ce que j'ouvrirais ce printemps#

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Pour un apéritif qui change des habitudes : un Chiroubles 2023 frais, sorti de cave depuis peu. Pour un dîner avec un gigot d'agneau pascal : un Morgon Côte du Py 2021 de Jean Foillard, si vous en trouvez encore. Pour convertir un sceptique qui croit que le Beaujolais se boit froid dans une carafe en plastique : un Moulin-à-Vent 2019 ouvert une heure avant le repas, pour montrer ce que le Gamay fait quand on le laisse travailler.

Les domaines en biodynamie du Beaujolais s'inscrivent dans une tendance plus large que je suis depuis quelques années : la montée des vins naturels comme entrée dans la découverte des terroirs, une porte d'entrée que les crus du Beaujolais ont particulièrement bien su exploiter grâce à leur géologie expressive.

Le millésime 2024 n'est pas encore arrivé en masse sur les étals pour les crus. Ce sont les 2022 et 2023 qui circulent, deux belles années en Beaujolais malgré des aléas climatiques en demi-teinte sur d'autres régions. Les 2022 en particulier ont produit des vins concentrés sur les crus du nord (Moulin-à-Vent, Fleurie, Morgon), avec une garde attendue supérieure à la moyenne. Le bilan 2025 mérite d'être suivi de près pour les primeurs qui arriveront d'ici l'été.

Je ne suis pas sûre que la hiérarchie des crus soit aussi figée qu'on le présente. Les domaines émergents, notamment ceux qui travaillent en biodynamie sur Régnié ou Brouilly, produisent des vins qui dérangent parfois les certitudes acquises sur les crus "nobles". C'est ce qui rend cette région vivante.

Sources#

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