On perçoit ici, dans ce blanc de Santorin versé à ras bord dans un verre trop petit, une salinité qui ne ressemble à rien de connu. Pas la minéralité polie d'un Chablis, pas le gras iodé d'un Muscadet sur lie. Autre chose. Quelque chose de volcanique, de sec, de solaire, qui sent le soufre refroidi et la figue blanche. C'était à Athènes, dans un restaurant du quartier de Psyrri, en octobre dernier. La bouteille portait le nom de Domaine Sigalas, millésime 2023. Le serveur avait dit, avec cette fierté tranquille des Grecs quand ils parlent vin : "Assyrtiko. Vous connaissez ?"
Je connaissais. Mais pas assez.
La thèse : les classiques n'ont rien à craindre#
Posons les termes du débat. D'un côté, la France, l'Italie, l'Espagne : les trois plus gros producteurs mondiaux de vin, qui cumulent à eux seuls plus de 130 millions d'hectolitres par an selon l'OIV. De l'autre, la Grèce (1,8 million d'hectolitres en 2024), la Croatie (environ 700 000 hectolitres) et la Turquie (59 millions de litres de marché intérieur, une fraction exportée). Les ordres de grandeur ne jouent pas dans la même catégorie.
La Grèce, malgré 3 500 ans de tradition viticole documentée, reste un nain commercial. Ses exportations vers le Royaume-Uni ont progressé de 6,66 % en valeur en 2025, selon The Drinks Business. C'est encourageant, mais ça reste modeste rapporté au volume total du marché britannique. La Croatie, avec ses 20 700 hectares de vignes (la France en compte plus de 750 000), exporte cinq fois moins qu'elle n'importe, et la majorité de sa production reste consommée localement, à raison de 46,9 litres par habitant et par an. La Turquie, elle, produit du vin dans un contexte réglementaire hostile : inflation à 75 %, restrictions publicitaires sur l'alcool, taxes élevées. Le marché turc du vin devrait atteindre 59,24 millions de litres en 2025, avec une croissance projetée de 0,5 % en 2026. Autant dire : pas de quoi faire trembler Bordeaux.
Voilà pour les chiffres. Et les chiffres ont raison. Sur le plan industriel, commercial, logistique, ces trois pays ne menacent personne.
L'antithèse : ce que les chiffres ne disent pas#
Sauf que le vin n'est pas que des hectolitres et des parts de marché. Ce qu'on appelle les "vins émergents" de Méditerranée orientale porte une énergie créative que les grands pays producteurs ont parfois perdue à force de normes, d'appellations et de routines commerciales.
Prenons l'Assyrtiko. Ce cépage blanc grec, originaire de Santorin, est devenu en dix ans le porte-drapeau de la viticulture hellénique à l'export. Mais Santorin souffre. Les rendements ont chuté ces dernières années : certaines récoltes récentes tournaient autour de 10 % des volumes historiques du pic de production de l'île. La sécheresse, le vent, l'érosion des sols volcaniques, le tourisme de masse qui grignote les terres agricoles : tout conspire contre le vignoble santorinien. Ce qui pousse les producteurs grecs à replanter de l'Assyrtiko ailleurs, en Crète, en Macédoine, dans le Péloponnèse. Et cette dispersion géographique, loin d'affaiblir le cépage, lui donne de nouvelles expressions. Les importateurs britanniques signalent un intérêt croissant pour le Vidiano de Crète et le Robola de Céphalonie. Certains domaines expérimentent des vinifications blanches de Xinomavro, le grand rouge du nord de la Grèce. Ce foisonnement trahit une vitalité que les cépages oubliés en cours de renaissance en France connaissent aussi, mais à un rythme plus lent.
La Croatie joue une autre carte. Le Plavac Mali, croisement du Crljenak Kaštelanski (le Zinfandel, oui) et du Dobričić, est le rouge dominant de la côte dalmate. Des vignes accrochées aux pentes de la presqu'île de Pelješac, face à la mer, avec des rendements faibles et des vins qui montent facilement à 14-15 degrés d'alcool. J'ai goûté un Dingač 2019 d'un petit producteur dont j'ai oublié le nom (la honte, j'aurais dû noter) lors d'une escale à Dubrovnik. Des arômes de figue sèche, de sauge, de cerise noire, une tannicité franche mais pas agressive. Ce qui m'a frappée, c'est la singularité : ce vin ne ressemblait à aucun autre rouge que je connaissais. Pas un Grenache, pas un Primitivo, pas un Mourvèdre. Lui-même, et rien d'autre.
La jeune génération de vignerons croates voyage, se forme en France, en Italie, en Nouvelle-Zélande, et revient avec des idées. Vinification en amphore, élevage en œuf béton, micro-cuvées parcellaires. La presqu'île de Pelješac et l'île de Hvar sont en train de devenir des destinations œnotouristiques sérieuses, portées par le tourisme balnéaire qui amène des visiteurs curieux. Vingt mille hectares de vignes, c'est petit. Mais la qualité par hectare peut surprendre.
La Turquie, le cas le plus complexe#
Le vin turc porte une contradiction qui intrigue autant qu'elle décourage. La Turquie possède le cinquième vignoble mondial en superficie (environ 420 000 hectares), mais seuls 2 à 3 % des raisins sont vinifiés, le reste partant en raisins de table ou raisins secs. Le pays a une tradition viticole qui remonte à l'Antiquité, la Cappadoce et l'est de l'Anatolie abritent des cépages endémiques que personne d'autre ne cultive : Öküzgözü ("œil de bœuf"), Boğazkere, Narince, Emir. Des noms imprononçables pour un palais français, mais des profils aromatiques qui valent le détour.
Le problème est politique et économique. Avec une inflation qui a dépassé 75 % selon les chiffres officiels, les coûts de production explosent. Les restrictions sur la publicité de l'alcool compliquent la communication des domaines. Et le marché intérieur, dans un pays à majorité musulmane, reste structurellement limité malgré une classe moyenne urbaine consommatrice, concentrée à Istanbul, Ankara et Izmir.
Les domaines comme Kayra, Vinkara ou Turasan (en Cappadoce) produisent des vins de qualité croissante. Mais l'export reste embryonnaire, et franchement, je doute que la situation change rapidement. Les barrières ne sont pas techniques, elles sont systémiques. Un vigneron de Cappadoce qui fait un excellent Öküzgözü ne pourra pas le vendre facilement à Londres ou Paris tant que le contexte macro ne s'améliore pas.
Ce que ces vignobles ont en commun#
Au-delà des différences, un fil relie ces trois pays : l'authenticité des cépages. L'Assyrtiko, le Plavac Mali, l'Öküzgözü ne poussent nulle part ailleurs (ou presque). Dans un marché mondial saturé de Cabernet Sauvignon et de Chardonnay, cette irréductible singularité est un atout. C'est exactement la stratégie que l'Italie a déployée lors des JO de Milano-Cortina avec ses 26 vins autochtones : montrer ce que personne d'autre ne peut faire.
Les terroirs volcaniques de Santorin et de Cappadoce ajoutent une couche supplémentaire de caractère. Des sols de lave, de tuf, de cendres, qui donnent aux vins cette minéralité crayeuse et cette tension que les sols alluviaux ne produisent pas. La Dalmatie, elle, joue sur la combinaison mer-montagne : des vignes qui voient la mer Adriatique depuis leurs terrasses, battues par le mistral local (la bura), et qui tirent de cette rudesse une concentration que les plaines fertiles n'atteindront jamais.
Mon verdict#
Les vins méditerranéens émergents ne vont pas "défier les classiques" au sens où ils prendraient des parts de marché à Bordeaux ou à la Toscane. Pas dans les cinq prochaines années, probablement pas dans les dix prochaines non plus. Les volumes sont trop faibles, les circuits de distribution trop embryonnaires, les contraintes locales trop fortes.
Mais ce n'est pas la bonne façon de poser la question. Ce que la Grèce, la Croatie et la Turquie apportent au monde du vin, c'est une alternative qualitative pour les amateurs qui ont fait le tour des appellations classiques et qui cherchent autre chose. Un Assyrtiko de Santorin à 20 euros offre une expérience qu'aucun Sauvignon Blanc au même prix ne peut reproduire. Un Plavac Mali de Dingač raconte une histoire que le Malbec de Cahors ou le Primitivo des Pouilles ne racontent pas, malgré des parentés génétiques lointaines. L'œnotourisme fait le reste : ceux qui goûtent sur place deviennent des ambassadeurs.
Le vrai défi, pour ces vignobles, n'est pas de "battre" la France. C'est d'exister dans la mémoire des buveurs. Et là-dessus, une bouteille bien placée dans un bon restaurant de Londres ou de Copenhague vaut plus qu'un millier de communiqués de presse.
Sources#
- Greek wine exports to UK rise 6.66% in 2025 - The Drinks Business
- Beyond Assyrtiko: top Greek whites for 2026 - The Drinks Business
- Plavac Mali Story: Guide to Croatia's Indigenous Red Wine - Wine & More
- Turkey's Wine Renaissance - London Wine Competition
- A Snapshot of Turkey's Wine Market - Meininger's International
- OIV 2025 World Wine Production Outlook
- Vineyards in the EU - Eurostat




