Il faut commencer par ce chiffre, sans fard. La Gironde représente 28 % des surfaces candidates à l'arrachage définitif 2026. Pas 28 % des dossiers, et cette nuance compte : on parle d'hectares, de parcelles, de rangs de vigne que l'on va extraire à la pelle mécanique. Le reste du pays, toutes régions confondues, se partage les 72 % restants. Vitisphere a publié ces données provisoires de FranceAgriMer le 23 mars 2026, douze jours après la clôture de l'appel à manifestation d'intérêt. Le Bordelais y apparaît comme premier département demandeur national, loin devant tout le monde.
On pourrait lire ce chiffre comme une nouvelle catastrophe. Il serait plus juste de le lire comme une confirmation, lente et minérale, de ce que la filière girondine savait déjà. La concentration se poursuit, les plus fragiles s'effacent, le vignoble rétrécit. On perçoit ici une hémorragie qui a cessé d'être un événement pour devenir un régime.
Le chiffre nu, d'abord#
Reprenons à l'échelle du pays. 27 929 hectares ont été déposés au niveau national pour cette vague 2026, répartis en 5 824 dossiers. L'enveloppe budgétaire, fixée à 130 millions d'euros par la Décision n° INTV-GPASV-2026-05 du 5 février 2026, n'a pas été dépassée. FranceAgriMer avait visé 32 500 hectares, la demande effective est restée en dessous du plafond. Aucun stabilisateur, aucune réfaction : toutes les candidatures éligibles percevront les 4 000 euros par hectare annoncés, sous réserve d'achèvement des travaux au 31 décembre 2026.
Sur ces 27 929 hectares, la Gironde pèse donc 28 % des surfaces. Un calcul rapide donne autour de 7 820 hectares girondins engagés dans cette vague, même si ce chiffre précis n'est pas cité verbatim par FranceAgriMer. Au regard des vignobles méridionaux, c'est une anomalie. L'Occitanie, prise dans son ensemble, représente plus de 50 % des surfaces ciblées (Aude à 16 %, Gard à 12 %, Hérault à 10 %, Pyrénées-Orientales à 7 %). Mais aucun département du sud ne touche, seul, le poids de la Gironde. Bordeaux est premier, et l'écart n'est pas marginal.
À l'échelle régionale, la Gironde concentre plus de 80 % des surfaces arrachées demandées en Nouvelle-Aquitaine. Autant dire que la crise viticole de l'Aquitaine, dans ce dispositif, s'appelle Bordeaux.
Ce que la vague précédente avait déjà fait disparaître#
Il faut replacer ces 28 % dans une histoire. Depuis 2023, la Gironde a déjà vu 12 283 hectares de vignes disparaître avec aide publique, cumulés entre le plan sanitaire girondin (8 383 hectares) et la première vague du plan national de réduction (3 900 hectares). La cellule opérationnelle viticulture de la préfecture de Gironde chiffre à 49,97 millions d'euros l'investissement de l'État mobilisé, toutes phases confondues, à fin janvier 2026.
Une précision qui compte, parce qu'on lit souvent l'inverse dans les conversations de comptoir : le plan sanitaire 2023 offrait 6 000 euros par hectare, co-financé État, CIVB et Région. Le dispositif national 2026 propose 4 000 euros par hectare, financé par l'État seul. Deux enveloppes distinctes, avec des philosophies et des périmètres qui ne se recouvrent pas. Il ne s'agit pas d'une baisse de la prime d'une année sur l'autre ; il s'agit de deux instruments distincts, dont l'un ciblait spécifiquement la Gironde et le risque flavescence dorée, et dont l'autre s'adresse aujourd'hui à l'ensemble du vignoble français.
Le résultat, pour qui lit les chiffres à la loupe, est net. Avec les 28 % de 2026 à venir, la Gironde arrache dans la même décennie une surface qui pèse de l'ordre de 20 000 hectares. Ramenée aux 86 000 hectares déclarés en mars 2026 par Bernard Farges pour le vignoble bordelais, la contraction est de presque un cinquième. Il y a dans ce mouvement une matière historique que l'on n'a pas l'habitude de voir sur une photographie aussi courte.
La moitié des Girondins qui arrachent arrachent tout#
Le détail des candidatures mérite qu'on s'y attarde. À l'échelle nationale, le ratio est déjà lourd : 37 % des surfaces demandées relèvent de l'arrachage total (cessation complète d'activité), 63 % de l'arrachage partiel. Cela représente 1 392 dossiers de cessation contre 4 432 dossiers partiels.
Mais en Gironde, la proportion bascule. 27 % des candidats girondins prévoient d'arracher la totalité de leur exploitation. Un sur quatre. Autrement dit : un quart de ceux qui signent aujourd'hui arrivent au terme d'un chemin, rangent leurs outils, éteignent la lumière du chai. Ce ne sont plus des ajustements de surface. Ce sont des fins de cycle individuel, parfois familial, que l'on compte une par une.
Il y a quelque chose de grave dans cette statistique, qui dit plus que les tonnes d'hectares déplacées. L'arrachage total touche d'abord les petites structures, celles dont la trésorerie ne résiste pas à la succession de millésimes invendus, celles qui n'ont pas la surface financière pour attendre que le marché se retourne. Le prix du vrac bordelais rouge tournait autour de 943 euros le tonneau de 900 litres sur la campagne 2025-2026, pour un coût de production d'environ 1 800 euros le tonneau selon les données CIVB relayées en novembre 2025. Chaque hectolitre vendu laisse un trou. À ce régime, la porte de sortie n'est pas une hypothèse ; elle devient une équation.
Un dispositif aux conditions précises, qui exclut certains cas#
Avant de parler reconversion, il faut rappeler la grammaire du dispositif 2026, parce qu'elle filtre le public. La mécanique de l'aide FranceAgriMer à 4 000 euros l'hectare impose pour l'arrachage partiel que les parcelles aient au moins dix ans, et exclut explicitement les plantations de chardonnay, cépage jugé suffisamment demandé pour ne pas justifier la destruction aidée. Les bénéficiaires s'engagent à ne pas demander de nouvelle autorisation de plantation pendant dix ans sur les surfaces concernées.
C'est un verrou. Il protège l'outil d'une circulation à vide, où l'on arracherait pour replanter aussitôt. C'est aussi une porte fermée : le vigneron qui signe aujourd'hui fait un choix à dix ans, sur des parcelles qu'il ne replantera pas. La trame est serrée, et l'on comprend pourquoi les cessations complètes pèsent autant en Gironde. Quand on sait qu'on ne reviendra pas, autant sortir d'un coup.
Le dispositif national 2026 s'ajoute aux deux plans précédents, il ne les remplace pas. La restructuration du vignoble français opère désormais à plusieurs étages, par vagues successives, avec des instruments qui se superposent sans toujours se répondre.
Après la vigne, quoi ?#
Les candidats girondins qui basculent vers l'arrachage partiel, eux, vont devoir répondre à la question qui me semble la plus difficile : faire pousser quoi, à la place ? Les sources spécialisées, Ovinia en tête, balisent un champ d'options connues. Foresterie, avec jusqu'à 80 % des coûts de reboisement pris en charge par les coopératives forestières girondines. Maraîchage, agroforesterie, oliviers, asperges, kiwis, noisettes, fraises, chanvre, grenadiers. La palette est large sur le papier.
Sur le terrain, une contrainte écrase toutes les autres : l'eau. « Sans eau, pas de diversification possible », résume Ovinia, et c'est une phrase que l'on répète sans doute trop peu dans les débats publics. La Gironde n'est ni la Provence ni le Roussillon sur le plan hydrique, mais les parcelles arrachées ne disposent pas toujours des droits et des équipements pour irriguer une culture maraîchère ou fruitière. Le basculement technique est faisable. Le basculement hydraulique, pas toujours.
L'arrachage seul, en lui-même, coûte environ 2 000 euros l'hectare d'après les estimations du même cabinet. La moitié de l'aide publique y passe. Le solde doit couvrir la remise en état du sol, l'amortissement du matériel retiré, éventuellement la plantation d'une culture de substitution qui ne produira pas de revenu avant plusieurs années. Le calcul, pour un viticulteur qui hésite à basculer, ressemble parfois à un pari sec. On ferme quelque chose, on n'est pas tout à fait sûr de ce que l'on ouvre.
J'avoue que c'est là que j'ai le plus de mal à lire la suite. On sait ce qui disparaît. On ne sait pas bien ce qui va remplacer, à l'échelle d'un bassin qui a été modelé par la vigne depuis des siècles, et dont l'image même est construite autour du geste vigneron.
Le CIVB ouvre un autre front#
Pendant que FranceAgriMer solde les candidatures, le Conseil Interprofessionnel des Vins de Bordeaux joue une autre partie. Réussir Vigne a révélé en mars 2026 la mise en place d'un outil foncier expérimental doté de 20 millions d'euros de capital initial, financé à 70 % par des capitaux privés (quatre banques partenaires) et à 30 % par des fonds publics. Vocation : racheter des parcelles viticoles en difficulté, les maintenir en vigne ou les libérer vers d'autres usages, sans laisser la main uniquement au plus offrant. Mise en service prévue au premier semestre 2026.
Derrière, Bernard Farges, président du CIVB, tient un discours de plancher. Plus de 75 % du vignoble bordelais est aujourd'hui certifié dans une démarche environnementale (bio, HVE, Terra Vitis ou équivalent), Bordeaux vend environ 3 millions d'hectolitres sur un marché mondial de 214 millions. Les chiffres sont justes. Ils rappellent que le vignoble qui reste, celui qui ne relève pas du plan d'arrachage, a déjà basculé dans une autre économie, plus qualitative, plus engagée, plus fragile aussi à la moindre baisse de demande.
Cent signataires de la charte emploi de la filière viticole girondine, 153 dossiers de prêts de consolidation déposés en Gironde sur l'enveloppe nationale de 35,1 millions d'euros (durée 5 à 12 ans), près d'une centaine de procédures collectives d'exploitations viticoles girondines depuis le début de 2026. La comptabilité administrative de la crise est écrite. Elle n'a pas la beauté d'un cépage en fleur, mais elle a sa dignité propre, celle des dispositifs qui tiennent le filet.
Ce que les 28 % disent, en dernière lecture#
On relit le chiffre, à tête reposée. 28 % des surfaces nationales candidates à l'arrachage 2026, pour un département qui pesait jusqu'ici autour de 10 à 12 % du vignoble français en surface : la sur-représentation n'a rien d'accidentel. Elle dit l'asymétrie d'une crise qui frappe plus fort où la monoculture AOC rouge domine, où l'export patine et où les prix du vrac ne tiennent plus la ligne du coût de production.
Il y a dans ces 28 % l'empreinte d'un modèle bordelais qui a reposé trop longtemps sur l'évidence de son nom. Le millésime 2023 en bouteille avait donné quelques signaux de redressement qualitatif. Les primeurs 2026, côté grands crus classés, tiennent bon. Mais le bas de pyramide, celui qui fait le volume des AOC Bordeaux et Bordeaux Supérieur, continue de se retirer, hectare par hectare, dossier par dossier.
On ne regarde pas un cépage disparaître comme on regarde un bâtiment tomber. Les vignes mettent du temps à partir, elles laissent des souches, des sarments séchés, une terre ameublie qui gardera longtemps la mémoire des rangs. Quelque chose vibre encore dans ces parcelles à l'instant précis où la décision se prend. Puis la pelle mécanique passe, et l'écriture s'efface. Le terroir, lui, reste. Ce qu'on en fera dans dix ans n'est pas encore dans les chiffres de Vitisphere.
Sources#
- Vitisphere, 23 mars 2026 : « La France va arracher 4 % de son vignoble en 2026 »
- Vitisphere, mars 2026 : « Toutes les vignes candidates à l'arrachage auront la prime à 4 000 €/ha »
- Vitisphere, 2026 : « Conditions d'arrachage des vignes à 4 000 €/ha »
- Réussir Vigne, 13 mars 2026 : « 27 929 hectares devraient partir en fumée »
- Réussir Vigne, 24 mars 2026 : « En Gironde, arrachage et actions de communication »
- FranceAgriMer : Aide nationale à l'arrachage définitif de vignes 2026
- Préfecture de Gironde, 27 janvier 2026 : cellule opérationnelle sur la viticulture
- Vitisphere, 19 novembre 2025 : prix du vrac de Bordeaux
- Agri-mutuel : 5 800 demandes pour le nouveau plan d'arrachage
- Ovinia : arrachage et renaturation viticole





