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Flavescence dorée : la Champagne resserre la vis en 2026

Flavescence dorée : la Champagne resserre la vis en 2026

Par Sylvie M.

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Sylvie M.

Il y a des maladies qui annoncent leur arrivée. Un flétrissement, une décoloration, une feuille qui s'enroule, et le vigneron comprend. La flavescence dorée ne prévient pas. Elle s'installe trois ans avant qu'on la voie, tapie dans le phloème, transportée par une cicadelle brune de six à sept millimètres dont presque personne ne connaissait le nom il y a dix ans. Quand les symptômes apparaissent, l'été, sur un cep jaunissant ou rougissant selon le cépage, la partie est jouée. Le ceps est mort à terme, comme l'écrit l'Institut Français de la Vigne sur sa fiche technique. Aucune chimie, aucune prière n'y fera rien. Il n'y a qu'à arracher.

Le 9 avril 2026, sous la verrière du Millésium d'Épernay, à huit heures et demie du matin, les vignerons champenois se sont retrouvés pour l'Assemblée générale du Syndicat Général des Vignerons. Maxime Toubart, réélu président le 5 mars pour un sixième mandat courant jusqu'en 2028, a pris la parole. Dans son discours, une formule s'est détachée, qu'on a aussitôt relayée dans toute la presse viticole : ce « phylloxéra du XXIe siècle ». Il ne s'agit pas d'une image facile. Il s'agit d'un pronostic posé par le premier syndicat viticole d'une région qui compte 34 200 hectares, 16 460 vignerons, un chiffre d'affaires de 5,7 milliards d'euros. Quand une telle voix convoque le phylloxéra, on écoute.

Le chiffre qui donne le vertige#

Commençons par le chiffre qui a fait basculer l'AG. La flavescence dorée, en Champagne, a été multipliée par près de onze en un an. En 2023, les prospections avaient détecté entre 920 et 1 100 pieds positifs sur l'ensemble de l'appellation. En 2024, le bilan annonçait 10 300 à 10 500 pieds. L'année suivante, en 2025, 10 000 nouveaux pieds sont venus s'ajouter, et le compteur des communes touchées est passé de 27 à 66. Quarante-deux communes nouvelles, toutes porteuses du même variant M54, qualifié de « très épidémique » par les phytopathologistes qui suivent le dossier.

Il faut prendre un moment pour mesurer cette accélération. Un vignoble qui comptait une poignée de foyers localisés en voit soudain deux tiers de plus en douze mois, et tous adossés à la même souche virulente. La biologie, ici, ne ment pas. La cicadelle Scaphoideus titanus, vecteur univoltine et obstiné, a trouvé dans les parcelles un terrain qu'elle n'avait pas auparavant. Le cépage le plus représenté du vignoble, le chardonnay, se trouve aussi être le plus sensible. Le pinot noir résiste, le meunier hésite. La géographie de la maladie épouse la géographie des blancs. Cela ne se discute pas, cela se constate.

Sept communes avaient déjà franchi, en 2024, le seuil des 1 000 pieds atteints : Mailly-Champagne, Festigny, Leuvrigny, Mareuil-le-Port, Trélou-sur-Marne, Troissy, Bassuet. À Bassuet, début 2025, il a fallu arracher six à sept hectares d'un seul tenant, soit près de 50 000 pieds, pour contenir ce qui menaçait de devenir un foyer régional. Le chiffre de 18,50 hectares arrachés sur l'ensemble de la Champagne en 2025 est d'une sobriété trompeuse. Il masque les scènes : des pelles mécaniques dans des parcelles qui avaient été plantées par des grands-pères, des souches empilées en bout de rang, des vignerons qui regardent sans rien dire.

Une grammaire légale qui s'est durcie#

La flavescence dorée n'est pas une maladie comme les autres. Elle appartient, depuis le 14 décembre 2019, à la liste des organismes de quarantaine de l'Union européenne, encadrés par le règlement 2019/2072/UE. À l'échelle française, le dispositif repose sur l'arrêté du 27 avril 2021, modifié le 9 mai 2025, qui impose la prospection, le traitement insecticide et l'arrachage des ceps symptomatiques dans les zones délimitées. Le cadre général est posé par l'article L251-3 du Code rural et de la pêche maritime. Les sanctions, pour qui refuserait de s'y plier, sont lourdes : jusqu'à six mois d'emprisonnement et 150 000 euros d'amende.

On lit ces sanctions, et on se demande s'il a fallu, vraiment, en arriver là. La réponse tient dans la nature même de la maladie. Parce que la flavescence dorée se propage avant même d'être visible, parce qu'un cep qui paraît sain peut déjà héberger le phytoplasme, un vigneron négligent ne met pas seulement sa parcelle en péril. Il expose celle du voisin, et celle d'après. La loi a tranché comme on tranche un dilemme collectif : la liberté individuelle s'arrête là où commence la contamination.

En 2025, la Champagne a franchi un seuil que ni la Bourgogne ni le Beaujolais n'avaient encore atteint à cette échelle : la surveillance obligatoire a été généralisée à l'ensemble de l'appellation. 22 350 hectares prospectés en une campagne, 218 prospections organisées dans le cadre de la surveillance, 46 supplémentaires dans les zones délimitées, 27 000 convocations envoyées aux vignerons. Des chiffres qui témoignent d'un engagement humain considérable, mais aussi d'une inquiétude qu'on ne cherche plus à voiler.

L'échéance 2028, inscrite dans le cahier des charges#

C'est la décision la plus lourde. L'obligation d'arrachage des ceps symptomatiques doit être intégrée, d'ici 2028, dans le cahier des charges de l'AOC Champagne. Cela signifie qu'un vigneron qui ne traiterait pas un foyer repéré chez lui ne serait plus seulement passible d'une sanction pénale, mais risquerait tout simplement de perdre la possibilité de commercialiser ses vins sous l'appellation. On change de registre. On passe du droit pénal, qu'on peut toujours espérer lointain, à un droit économique immédiat, qui touche à la raison d'être même du domaine.

Je me souviens d'une conversation, il y a quelques mois, avec un vigneron de Bouzy qui m'expliquait, verre à la main, que le cahier des charges d'une AOC ressemble à un contrat moral entre vignerons et consommateurs. Chaque clause est une promesse. Celle de la densité de plantation, celle de la taille, celle des cépages autorisés. Y ajouter l'arrachage obligatoire des ceps malades, c'est graver dans le marbre une exigence sanitaire au même rang qu'une exigence de style. Sa remarque m'est revenue en relisant les annonces de l'AG.

Les armes d'aujourd'hui, conventionnelles et biologiques#

Sur le plan technique, la campagne 2025 aura marqué un léger réagencement de l'arsenal. Côté conventionnel, deux molécules restent privilégiées : l'étofenprox et la deltaméthrine, appliquées au moment optimal du cycle de la cicadelle. Côté biocontrôle, une nouveauté a obtenu son autorisation d'usage contre Scaphoideus titanus en 2025 : un produit à base d'huile de paraffine commercialisé sous les noms Ovispray et Lumière. Pour les vignerons engagés en bio, c'est une respiration. Pour les autres, une option supplémentaire dans une panoplie qui, jusqu'ici, tournait autour d'insecticides dont personne ne se réjouissait vraiment.

Honnêtement, sur l'efficacité comparée des deux voies en conditions champenoises, j'hésite encore. Les premiers retours des vignerons sont favorables à l'huile de paraffine, mais une seule campagne ne permet pas de trancher. Les prochaines années diront si la voie biologique peut tenir le rythme d'une pression d'une telle intensité.

Le contexte qui aggrave tout#

Il faut maintenant lire cette crise sanitaire avec les autres crises en arrière-plan. Car elle ne se déroule pas dans un vignoble apaisé. Les ventes champenoises sont tombées à 266,1 millions de bouteilles en 2025, pour un chiffre d'affaires de 5,7 milliards d'euros. Troisième année consécutive de baisse, avec un recul de 3,3 % du chiffre d'affaires pour les vignerons et coopératives. Le rendement commercialisable, fixé à 9 000 kilos par hectare pour la vendange 2025, s'inscrit dans une trajectoire de désapprovisionnement volontaire des stocks, elle-même réponse à un marché qui se contracte.

Et puis il y a le gel. Ce gel du printemps 2026, qui a détruit entre 38 et 40 % des bourgeons en trois épisodes successifs, les 15 mars, 27 mars et 2 avril. Le deuxième gel le plus sévère depuis 2003 selon les services techniques. Dans l'Aisne, jusqu'à 85 % des bourgeons ont disparu. En Côte des Bar, 55 à 65 %. Quand les vignes repartent après un tel épisode, elles sont affaiblies, plus vulnérables aux pressions sanitaires. La flavescence trouvera dans ce vignoble meurtri un terrain moins combatif.

Par-dessus, une donnée qui ne cesse de me frapper : le vignoble champenois ne se renouvelle qu'à 0,7 % par an, quand les institutions viticoles visent un objectif de 2 %. Autrement dit, le matériel végétal vieillit plus vite qu'on ne le remplace. Ajouter l'arrachage sanitaire à cette équation, c'est accélérer un phénomène déjà à l'œuvre. Le réchauffement climatique bouleverse déjà les cépages et les calendriers ; les maladies de quarantaine y plantent leur propre coin.

Ce que raconte la terre#

Je me suis rendue, il y a deux ans, dans le petit village de Bassuet, au bout de la vallée de la Marne. Les vignes y dessinent un paysage bas, presque effacé, bordé de bois de feuillus. On y croise encore ces hangars de tôle où les tracteurs dorment côte à côte, ces hameaux où les noms des domaines se transmettent avec les clés. Quand j'y repense aujourd'hui, je pense à cette parcelle arrachée début 2025, 50 000 pieds repliés sur eux-mêmes, laissant une terre nue qui attendait sa jachère réglementaire.

Il y a dans l'arrachage quelque chose qu'aucune statistique ne restitue : un silence qui succède à un rythme de travail. Un vigneron qui arrache ne taille plus, ne vendange plus, ne pulvérise plus pendant plusieurs années. Son quotidien se vide du sujet qui l'organisait. Les calendriers du vigneron sont bâtis autour du cep ; retirer le cep, c'est retirer le calendrier. On ne mesure pas assez, dans les chiffres d'hectares, le vertige administratif et intime de cette suspension.

Ce que dit Toubart et ce qu'il ne dit pas#

« Phylloxéra du XXIe siècle. » La formule est belle, et elle est juste. Le phylloxéra, à la fin du XIXe, avait anéanti le vignoble français en moins de vingt ans avant qu'on ne trouve la solution du porte-greffe américain. La flavescence, elle, ne détruit pas en masse ; elle grignote, se propage par taches, et la réponse n'est pas une technique de greffe mais une discipline collective. L'analogie tient sur le registre de l'urgence et de l'imprévisibilité, elle tient moins sur celui des solutions.

Ce que Toubart n'a pas dit, ou du moins ce que les premiers comptes rendus n'ont pas retenu, concerne le coût. Combien coûtent ces campagnes de prospection ? Combien pèsent les traitements insecticides ramenés à l'hectare ? Quelle part de la réserve individuelle, ces 9 000 kilos par hectare sur cinq ans débloqués pour compenser les arrachages obligatoires, suffira vraiment ? La fiche de données n'y répond pas précisément, et je me garderai d'inventer les chiffres. Mais l'équation économique, à cette échelle, est un sujet dont la filière devra bien s'emparer publiquement.

Un terroir qui tient, malgré tout#

Malgré tout. Cette locution, je la répète souvent quand j'écris sur la Champagne, parce qu'elle me semble résumer une posture. Malgré la flavescence, malgré le gel, malgré les trois baisses consécutives, malgré un vignoble qui se renouvelle trop lentement, les maisons sortent des millésimes. Les vignerons continuent à tailler à la mi-mars, à attacher les sarments, à regarder le ciel. La filière a accepté de généraliser la surveillance. Elle va, d'ici 2028, modifier son propre cahier des charges. Ce ne sont pas des concessions mineures. Ce sont des mutations lentes, qui s'inscrivent dans une temporalité qu'on n'a pas l'habitude d'accorder aux industries.

Quelque chose se joue ici, entre la détermination et la vulnérabilité. La Champagne n'est pas un produit industriel qu'on peut relocaliser ailleurs ; c'est un paysage, un geste, une mémoire collective incrustée dans 319 villages et 280 000 parcelles. Défendre ce paysage face à une cicadelle de sept millimètres, c'est accepter un travail d'horlogerie à l'échelle d'un territoire. C'est reconnaître aussi, avec une humilité rare dans les univers économiques, que certains combats se mènent à perte, parce qu'ils ne se mesurent pas à l'aune du bilan.

Le 9 avril 2026, à huit heures et demie du matin, sous la verrière du Millésium d'Épernay, quelque chose de cette résolution a pris corps dans les applaudissements qui ont suivi le discours. Il y avait du poids dans les silences, aussi. C'est peut-être cela, une AOC vivante : un endroit où les vignerons savent ce qu'ils perdent, et continuent.

Sources#

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