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Châteauneuf-du-Pape : 13 cépages et art de l'assemblage

Châteauneuf-du-Pape : 13 cépages et art de l'assemblage

Par Sylvie M.

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Sylvie M.

L'odeur des galets chauffés à blanc en juillet, cette chaleur qui remonte des pierres lisses comme des paumes de mains ouvertes vers le ciel. Dans les vignes de Châteauneuf, le sol raconte déjà tout. Ces cailloux de quartzite, charriés par le Rhône depuis les Alpes au Quaternaire, accumulent la chaleur du jour et la restituent la nuit aux ceps de Grenache qui plongent leurs racines dans l'argile rouge, en dessous. Il y a dans ce paysage une forme de brutalité douce, un paradoxe que le vin, ensuite, traduit avec une précision troublante.

J'ai bu mon premier Châteauneuf-du-Pape à vingt-deux ans, dans un restaurant de Lyon dont j'ai oublié le nom. Je me souviens du vin. Pas du plat, pas de la conversation, pas de la saison. Le vin. Il avait cette matière veloutée, presque charnelle, qui vous oblige à vous taire une seconde avant de parler. Depuis, j'y reviens toujours.

Avant les treize : une appellation née de la rigueur#

Châteauneuf-du-Pape n'a pas attendu les modes pour codifier ses pratiques. En 1923, le baron Pierre Le Roy de Boiseaumarié, vigneron au Château Fortia, rédige avec l'avocat Joseph Capus un cahier des charges qui deviendra le modèle de toutes les appellations françaises. Quand l'AOC est officiellement créée en 1936, Châteauneuf-du-Pape figure parmi les toutes premières de France.

Les treize cépages autorisés étaient déjà là, inscrits dans ce premier texte. Pas treize par caprice, mais treize parce que le terroir, brûlant, venté par le mistral, exigeait de la diversité pour équilibrer les vins. Chaque cépage apporte une pièce au puzzle : du corps, de la couleur, de l'acidité, de la finesse, du parfum. L'assemblage n'est pas une addition. C'est une conversation entre des voix différentes qui, ensemble, disent quelque chose qu'aucune ne pourrait dire seule.

Ce principe, je l'ai retrouvé dans notre article sur l'art de l'assemblage : les plus grands vins du monde sont rarement des solos.

Le Grenache, voix principale du chœur#

Le Grenache noir domine l'appellation. Entre soixante et soixante-dix pour cent des assemblages, selon les domaines. C'est lui qui donne à Châteauneuf-du-Pape son corps généreux, ses fruits rouges et noirs mûrs, fraise, cerise, cassis, mûre, griotte, et son potentiel alcoolique élevé, souvent autour de quatorze degrés et demi à quinze degrés. Ses tannins restent légers à moyens, ce qui confère aux vins cette rondeur immédiate, cette accessibilité qui ne sacrifie rien à la profondeur.

Mais le Grenache seul manquerait de structure. De couleur aussi, car il s'oxyde vite et pâlit avec l'âge. C'est là qu'interviennent les autres voix.

La Syrah, environ dix pour cent des assemblages, apporte la couleur profonde, les tannins fondus, la violette, les fruits noirs très mûrs, les épices, le poivre noir. Elle donne de la colonne vertébrale et du potentiel de garde. Le Mourvèdre, autour de sept pour cent, ajoute une couleur sombre, des tannins puissants, du cuir, du cacao, du clou de girofle, et cette truffe qui apparaît avec l'âge et transforme les vieux Châteauneuf en expériences quasi mystiques.

Ces trois-là forment le socle. Le trio GSM, Grenache-Syrah-Mourvèdre, qu'on retrouve dans toute la vallée du Rhône méridionale.

Les dix autres : figurants ou solistes discrets#

Ici, il faut être honnête : la plupart des domaines n'utilisent que quatre ou cinq cépages. Certains des treize historiques ne représentent que quelques rangs de vigne dans toute l'appellation. Mais leur présence, même marginale, fait la différence. C'est un point sur lequel j'ai longtemps hésité, parce qu'on a tendance à romantiser ces petits cépages oubliés alors que certains vignerons avouent en privé qu'ils ne savent plus très bien quoi en faire.

Le Cinsault apporte de la légèreté, de la framboise, de la réglisse, des tannins soyeux. La Counoise offre une acidité bienvenue, un corps léger, de la myrtille et du poivre noir. La Vaccarèse, aussi appelée Brun Argenté, déploie des notes florales et des tannins surprenants pour un cépage si peu alcoolique. Le Muscardin, le Terret noir, le Piquepoul noir complètent la palette rouge avec des touches de fraîcheur et de complexité aromatique.

Côté blancs, la Roussanne se distingue par son élégance, sa belle acidité, ses arômes d'abricot, de miel, de chèvrefeuille, de poire, de noisette. La Clairette et le Bourboulenc sont les bases traditionnelles des blancs de Châteauneuf. Le Picardan et le Piquepoul blanc ajoutent de la vivacité.

Les blancs de Châteauneuf-du-Pape restent confidentiels, moins de dix pour cent de la production. Mais ils méritent qu'on s'y arrête. Jeunes, ce sont des fleurs blanches, des agrumes, de l'abricot, de la poire. Après cinq ans, le miel et la cire d'abeille prennent le relais. Une transformation que j'attends à chaque dégustation verticale.

Treize ou dix-huit : la vérité administrative#

Voilà un point que presque personne n'explique clairement, et qui crée une confusion tenace. On dit « treize cépages » par tradition, et ce chiffre est devenu une sorte de marque de fabrique de l'appellation. Mais depuis la réforme du cahier des charges de 2009, officialisée par le décret de novembre 2011, le document administratif liste en réalité dix-huit variétés.

La raison est simple : le Grenache existe en trois couleurs, noir, gris et blanc. La Clairette aussi, blanche et rose. Le Piquepoul également, noir, blanc et gris. Quand on compte chaque couleur comme une variété distincte, ce qui est la logique ampélographique, on arrive à dix-huit. Neuf rouges : Cinsault, Counoise, Grenache noir, Mourvèdre, Muscardin, Piquepoul noir, Syrah, Terret noir, Vaccarèse. Neuf blanches et grises : Bourboulenc, Clairette blanche, Clairette rose, Grenache blanc, Grenache gris, Picardan, Piquepoul blanc, Piquepoul gris, Roussanne.

Dans la vigne et dans le verre, ça ne change rien. Le Grenache gris et le Grenache blanc sont des mutations de couleur du même cépage, pas des plantes réellement distinctes. Mais administrativement, depuis 2011, le cahier des charges les distingue. Treize familles, dix-huit variétés. La tradition dit treize. L'administration dit dix-huit. Le vin, lui, se contente d'être bon.

Un terroir sans contrainte de proportion#

Détail capital que beaucoup ignorent : l'AOC Châteauneuf-du-Pape n'impose aucune restriction de proportion entre les cépages. Le site officiel du syndicat des producteurs le confirme. Un domaine peut vinifier cent pour cent Grenache, ou assembler les dix-huit variétés en parts égales. Cette liberté totale est rare dans le paysage des appellations françaises, où les cahiers des charges fixent souvent des minimums et des maximums stricts.

En revanche, le rendement est sévèrement limité : trente-cinq hectolitres par hectare, l'un des plus bas de France. La qualité par la concentration, pas par la recette. C'est une philosophie, et elle produit des résultats.

La superficie totale de l'appellation couvre environ trois mille deux cents hectares délimités, répartis sur cinq communes du Vaucluse : Châteauneuf-du-Pape, Orange, Bédarrides, Sorgues et Courthézon. Trois cent deux producteurs s'y partagent le terroir, dont quatre-vingt-douze pour cent de caves particulières. Le geste artisanal domine. Et trente-cinq pour cent de l'appellation est conduite en bio ou biodynamie, un taux élevé pour une AOC de cette taille.

Beaucastel : l'exception qui éclaire la règle#

S'il existe un domaine qui incarne la philosophie des treize cépages poussée à son terme, c'est le Château de Beaucastel, à Courthézon. La famille Perrin y vinifie les treize cépages séparément, chacun dans sa cuve, avant de les assembler. Et leur parti pris est atypique : la dominante n'est pas le Grenache mais le Mourvèdre, ce qui donne des vins plus sombres, plus structurés, plus austères en jeunesse, mais d'une longévité exceptionnelle.

Ce choix est rare à Châteauneuf-du-Pape. Il montre que la même palette de cépages, utilisée avec des proportions et une philosophie différentes, peut produire des vins radicalement distincts. C'est tout le sens de l'assemblage : pas une formule, mais une intention.

Ce que le millésime raconte#

La production normale de l'appellation oscille entre quatre-vingt-dix mille et cent dix mille hectolitres, soit environ treize millions de bouteilles. Mais le millésime 2024 a été difficile : soixante-dix-huit mille deux cents hectolitres, en recul de vingt-quatre pour cent par rapport à 2023. Les blancs n'ont représenté que sept mille cent hectolitres sur ce total.

Le millésime 2023, en revanche, est considéré comme très prometteur, équilibré. Le 2022 a reçu des notes de quatre-vingt-treize à quatre-vingt-quatorze sur cent de la part du critique Jeb Dunnuck, avec une maturité précoce qui a donné des vins concentrés et expressifs.

Ces variations sont le pouls d'un vignoble vivant. On perçoit ici, d'une année à l'autre, la fragilité d'un terroir qui ne triche pas. Le rendement bas amplifie tout : les bons millésimes sont magnifiques, les difficiles se voient dans la bouteille.

Les galets, les arômes et le temps#

Il y a dans les arômes d'un Châteauneuf-du-Pape rouge mûr quelque chose d'impossible à séparer du paysage. Les fruits mûrs, la truffe, le champignon, le sous-bois, les épices, la garrigue. Tout cela est là, dans le verre, et tout cela est aussi là, dehors, quand on marche entre les rangs en septembre.

Les galets roulés ne sont pas un décor. Ce sont des pierres de quartzite d'origine alpine, polies par des millénaires de transport fluvial, et leur rôle thermique est déterminant. Elles accumulent la chaleur diurne et la restituent la nuit, maintenant une température constante autour des grappes. Le Grenache, qui mûrit tard, a besoin de cette chaleur nocturne pour atteindre sa plénitude.

Le choix du vigneron fait le vin autant que le terroir. Chaque vigneron choisit ses proportions, ses cépages, son élevage. Il n'y a pas de recette de Châteauneuf-du-Pape. Il y a trois cent deux manières de le faire, et c'est peut-être pour cela que cette appellation résiste si bien à la lassitude. On croit la connaître. On ouvre une bouteille d'un nouveau domaine. Et tout recommence.

Sources#

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