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Crise Bordeaux : 20% des vignobles vont disparaître

Crise Bordeaux : 20% des vignobles vont disparaître

Par Sylvie M.

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Sylvie M.

Le vignoble bordelais se contracte à une vitesse que personne n'avait anticipée. En quelques années, des dizaines de milliers d'hectares ont disparu, ou vont disparaître. Derrière les chiffres, ce sont des familles et des domaines centenaires qui s'effacent. Mais c'est aussi une filière qui cherche, tant bien que mal, à se réinventer.

20 000 hectares déjà arrachés, et ce n'est pas fini#

Depuis 2022, plus de 20 000 hectares de vignes ont été arrachés dans le Bordelais. Un chiffre qui donnait déjà le vertige, et pourtant, il ne suffit pas. En octobre 2024, le ministère de l'Agriculture a ouvert un nouveau dispositif national d'aide à l'arrachage définitif, doté de 120 millions d'euros. Résultat : en Gironde seule, environ 4 200 hectares supplémentaires sont engagés dans ce programme.

Les experts les plus pessimistes évoquent une réduction potentielle de 30 à 40 000 hectares d'ici 5 ans sur l'ensemble du vignoble bordelais, qui est passé sous les 100 000 hectares en 2024. Une contraction de cette ampleur, Bordeaux n'en a pas connue depuis l'après-phylloxéra.

Causes multifactorielles#

La consommation mondiale s'effondre. Les nouvelles générations boivent moins de rouge, la tendance "no & low alcohol" gagne du terrain. En France, la consommation par habitant a été divisée par trois depuis 1960 (de 120 litres à environ 40 litres par an).

La fermeture du marché chinois a été le détonateur. Bordeaux avait misé gros sur l'export vers la Chine dans les années 2010. Pékin a d'abord profité des droits de douane australiens, puis a réduit ses importations françaises. Les stocks se sont accumulés pendant des années.

Le Nouveau Monde (Argentine, Chili, Afrique du Sud) propose des prix compétitifs et une communication plus moderne. La crise de l'export français, aggravée par les tarifs douaniers, accentue encore la pression.

Et puis il y a le climat. Gel, mildiou, sécheresse. 2024 a été la plus faible récolte bordelaise depuis 1991, avec 3,3 millions d'hectolitres produits contre 3,8 millions l'année précédente.

Vignerons face à l'impossible#

Valérie Jallon, Côtes de Bordeaux, 20 hectares : elle a arraché 8 parcelles. "À contrecœur. Mais c'était ça ou disparaître." L'arrachage, ce n'est pas un abandon. C'est une décision stratégique, douloureuse. J'ai dégusté chez elle en 2022 : un vin tendu, prometteur. Aujourd'hui elle envisage la maraîcherie bio. Il y a quelque chose de brutal dans cette rupture de transmission.

Amandine Noriega, Domaine du Berneuilh : l'épuisement. Des vendanges à 80 heures par semaine sans se verser de salaire. La pression financière, physique, psychologique est insuffisamment reconnue. On en parle peu. On devrait.

Les aides disponibles : FranceAgriMer et les Régions#

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Face à l'urgence, plusieurs dispositifs se superposent.

L'aide à l'arrachage définitif, gérée par FranceAgriMer (4 000 euros par hectare), permet aux vignerons de sortir du vignoble sans obligation de replanter. C'est une aide à la sortie, pas à la reconversion. En Gironde, environ 4 200 hectares ont été engagés dans ce programme national doté de 120 millions d'euros.

L'aide à la restructuration et reconversion du vignoble (programme PAC 2023-2027) cible les vignerons qui veulent rester dans la viticulture mais changer de cépage, de densité ou d'appellation. L'objectif est d'améliorer la compétitivité des exploitations qui tiennent encore.

La Région Nouvelle-Aquitaine a lancé un fonds d'accompagnement spécifique pour les viticulteurs qui se diversifient. À ce jour, 1,4 million d'euros ont soutenu 45 projets de réorientation : maraîchage bio, arboriculture (kiwis, noisettes, agrumes), élevage bovin ou avicole.

Les nouvelles voies : reconversion, diversification, montée en gamme#

La crise force une recomposition du vignoble bordelais. Plusieurs directions se dessinent, et aucune n'est confortable.

Certains vignerons plantent des vergers, du maraîchage, voire de la lavande. C'est une rupture totale avec l'identité viticole, mais elle permet de préserver une exploitation agricole viable. J'ai croisé un ancien viticulteur reconverti en producteur de noisettes lors d'un salon à Libourne l'an dernier. Il ne regrettait rien, mais il ne souriait pas non plus.

Dans un marché qui se contracte, la segmentation s'accentue. Les vins haut de gamme résistent mieux. Certains domaines choisissent de réduire les volumes pour travailler exclusivement des cuvées premium, valorisées en vente directe ou à l'export vers les États-Unis, le Royaume-Uni, la Scandinavie.

Les vignerons certifiés bio ou en biodynamie semblent mieux résister selon plusieurs observateurs. Leur clientèle est plus fidèle, moins sensible au prix. La certification a un coût, mais elle ouvre des circuits de distribution spécifiques. Sur ce point, je reste prudente : les chiffres de résilience bio sont encore parcellaires et dépendent beaucoup de l'appellation.

L'œnotourisme, lui, est un complément de revenus que la crise a accéléré. Combiner viticulture et accueil de visiteurs (chambres d'hôtes, dégustations, ateliers) fonctionne, mais demande des compétences que tous les vignerons n'ont pas.

Bordeaux en 2030 : recomposé#

Le Bordeaux de demain sera plus petit, probablement plus qualitatif, certainement plus diversifié économiquement. La contraction en cours n'est pas une mort : c'est une sélection. "Sélection" ? C'est un mot doux pour écrémage brutal. Ce qui frappe en parlant aux vignerons : personne ne parle d'injustice. Seulement de fatigue.

Pour les territoires viticoles girondins, le défi est aussi social et humain. Des villages entiers vivent depuis des générations autour de la vigne. La reconversion de ces territoires prend du temps, de l'argent, et une vision à long terme que les aides publiques actuelles ne couvrent qu'imparfaitement.

Quelque chose se joue ici, entre la fin d'un modèle et l'émergence d'un autre. Les vignerons qui s'en sortiront sont ceux qui auront su combiner qualité et gestion rigoureuse. Les modèles bâtis sur le volume et l'export de masse, eux, ne reviendront pas.

Sources#

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