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Arrachage vignes Bordeaux 2026 : bilan 9 500 hectares

Arrachage vignes Bordeaux 2026 : bilan 9 500 hectares

Par Sylvie M.

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Sylvie M.

Le 17 avril 2023, l'assemblée générale du Conseil interprofessionnel des vins de Bordeaux votait à l'unanimité un plan d'arrachage sanitaire de 9 500 hectares, doté de 57 millions d'euros. Trois printemps plus tard, on peut enfin écrire le bilan, sans tableau prévisionnel ni hypothèse de saison pluvieuse. Le plan est clos. Les pelles mécaniques sont rentrées au garage. Et le chiffre final, 8 383 hectares arrachés dans le cadre sanitaire, raconte autre chose que ce que la communication d'avril 2023 laissait espérer.

J'écris ces lignes au moment où la vague suivante s'annonce, celle du plan national 2026 financé par l'État seul à 4 000 euros l'hectare. Mais avant de basculer dans la prochaine grille de chiffres, il faut faire la comptabilité de celle qui se referme. Parce que les leçons d'un dispositif viticole ne se lisent jamais à chaud, et que le plan sanitaire bordelais sera, à long terme, le marqueur d'un basculement plus profond que ne le laissaient deviner les 57 millions de départ.

Le compte exact, à fin janvier 2026#

Reprenons le décompte sec, celui qu'a publié la préfecture de Gironde lors de la cellule opérationnelle viticulture du 27 janvier 2026. Le plan sanitaire régional, voté à 9 500 hectares, a effectivement financé 1 796 dossiers pour 8 383 hectares arrachés. Soit 88,2 % de la cible initiale. L'écart, 1 117 hectares, correspond à des candidatures qui n'ont jamais abouti, à des chantiers reportés pour cause de météo, à des viticulteurs qui ont préféré basculer sur le dispositif national à 4 000 euros plutôt que d'engager les obligations longues attachées à la prime sanitaire.

Sur ces 8 383 hectares effectivement arrachés, 5 711 hectares ont basculé en renaturation (boisement sur 30 ans, jachère sur 20 ans), 2 672 hectares en diversification agricole. Le ratio deux tiers / un tiers que le CIVB avait posé dès le départ a tenu. Ce n'est pas un détail. La renaturation interdit toute réintroduction de la vigne pendant deux à trois décennies, le temps qu'une forêt prenne ou qu'un sol se repose. Cela veut dire que près de 6 000 hectares girondins sortent du potentiel viticole pour une génération, sans clause de retour.

En parallèle, le plan national de réduction du potentiel viticole, ouvert en 2024 et doté de 120 millions d'euros, a financé en Gironde 664 viticulteurs pour 3 900 hectares de plus. Cette enveloppe-là n'avait rien de spécifiquement bordelais : elle s'adressait à toute la France. Mais le département en a capté presque le tiers, et a porté la facture publique girondine à 49,97 millions d'euros d'aides versées depuis 2023, toutes phases confondues.

Si l'on additionne les deux flux, sanitaires plus nationaux, ce sont 12 283 hectares qui ont disparu en Gironde avec aide publique entre la récolte 2023 et fin janvier 2026. On dépasse de 2 783 hectares la cible des 9 500 ha du plan sanitaire originel. Le bilan, lu sous cet angle, est tenu, et même franchi.

Pourquoi le plan sanitaire n'a pas atteint ses 9 500 ha#

Il y a plusieurs raisons à cette marche de 1 117 hectares. La première est météorologique. L'hiver 2023-2024 a été particulièrement pluvieux dans le bordelais, et les parcelles candidates sont restées impraticables pour les machines pendant des semaines. La préfecture a accordé deux mois supplémentaires aux exploitants concernés, jusqu'à fin mai 2024, mais une fraction des chantiers n'a tout simplement pas pu se faire dans les délais. Quand les sols se rouvrent en juin, les engins de chantier sont déjà partis ailleurs et la fenêtre se referme.

La deuxième raison tient à la fiscalité et à l'engagement long. Le plan sanitaire imposait, pour les options renaturation, des contraintes de vingt à trente ans sur le devenir des parcelles. Pour un viticulteur de 55 ans qui hésitait à signer, c'était un engagement transgénérationnel, à transmettre aux enfants qui hériteraient d'une parcelle qu'on ne pourrait plus replanter. Plusieurs exploitants ont préféré attendre la vague nationale, plus souple sur la durée d'engagement (dix ans), même si la prime tombait de 6 000 à 4 000 euros l'hectare.

La troisième raison, plus discrète mais massive dans les conversations de comptoir, c'est la jachère sèche. Beaucoup de viticulteurs n'ont pas attendu de plan structuré pour cesser d'entretenir leurs parcelles. Vitisphere évoquait dès l'automne 2024 une estimation de 20 000 hectares disparus à Bordeaux en cumulant les surfaces aidées et les arrachages spontanés non déclarés. Ces vignes-là ne pèsent dans aucune comptabilité officielle, mais elles existent : foncier à l'abandon, rangs en friche, parcelles que les héritiers ont préféré laisser mourir plutôt que d'engager la procédure administrative. Le préfet Étienne Guyot l'a chiffré dans son bilan public : 18 000 hectares arrachés entre 2023 et 2025 pour 15 % du vignoble en surface, en intégrant les arrachages spontanés.

La marche financière, et ce qu'elle dit du modèle#

Restons sur la photographie financière. Sur les 57 millions d'euros prévus, l'État a finalement débloqué 34,37 millions et le CIVB 16,03 millions, soit 50,4 millions d'euros effectivement versés. Le solde, environ 6,6 millions, n'a pas été consommé faute de candidatures abouties. Si l'on rapporte les 50,4 millions aux 8 383 hectares effectivement arrachés, la prime moyenne ressort à 6 010 euros l'hectare, conforme à la cible des 6 000 euros annoncés par Allan Sichel en avril 2023. La machine administrative a tenu ses engagements unitaires.

L'argent du CIVB, lui, mérite une lecture séparée. L'interprofession a sorti 5 millions d'euros de ses réserves et a souscrit un emprunt de 14 millions, avec garantie de l'État. Le service de cette dette pèse aujourd'hui sur les comptes de l'institution. Allan Sichel l'a reconnu à demi-mot lors de l'assemblée générale du 16 décembre 2024 : la filière bordelaise n'a plus les moyens de remettre 19 millions de plus sur la table pour un troisième plan d'arrachage interprofessionnel. Le relais devra être national, ou il ne sera pas.

C'est précisément cette équation qui a déclenché le plan FranceAgriMer 2026 à 4 000 euros l'hectare, ouvert le 6 février et clos le 11 mars. Mais sur cette nouvelle vague, l'État joue seul. Plus de cofinancement régional, plus d'apport interprofessionnel. La prime baisse d'un tiers, et l'engagement de non-replantation tombe à dix ans au lieu de vingt ou trente. On change de cadre, et l'on devra le mesurer à ses propres résultats.

Le profil des hectares qui sont partis#

Un détail compte, dont on parle peu : la géographie de l'arrachage sanitaire. Sur les 8 383 hectares arrachés, l'Entre-deux-Mers concentre près de la moitié des surfaces. La cartographie est sans surprise. C'est dans cette zone, grenier historique du Bordeaux et du Bordeaux Supérieur génériques, que la crise rouge frappe le plus fort. Le Sauternais, le Médoc des grands crus classés, la rive droite des appellations communales (Saint-Émilion, Pomerol, Castillon) ont été nettement moins touchés. Les hectares qui sont partis sont ceux des AOC les moins valorisées, là où le tonneau de 900 litres se vend autour de 943 euros pour un coût de production proche de 1 800 euros, selon les données CIVB de novembre 2025. À ce régime, le calcul économique ne tient plus.

Le profil des exploitants suit la même logique. Sur les 1 796 dossiers du plan sanitaire, la majorité émanait de petites structures (moins de 25 hectares) en difficulté de trésorerie, souvent affiliées à des caves coopératives elles-mêmes en restructuration. Une part minoritaire, mais visible, concernait des exploitations moyennes qui ont fait le choix d'un arrachage partiel pour recentrer leur outil sur les meilleures parcelles. Le plan sanitaire a fonctionné comme une porte de sortie pour ceux qui ne pouvaient plus attendre, et comme un outil de recalibrage pour ceux qui voulaient durer.

Les options de diversification se sont concentrées sur quelques familles techniques. L'agroforesterie en tête, avec plantation d'essences forestières ou d'arbres à valorisation économique (noyer, châtaignier). Le maraîchage périurbain, surtout autour de Bordeaux métropole, où la pression foncière permet d'imaginer des débouchés courts. Quelques expérimentations oléicoles, encore embryonnaires, portées par des viticulteurs convaincus que le réchauffement climatique rendra l'olivier viable en Gironde d'ici dix ou quinze ans. Enfin, des couverts mellifères, des prairies et des cultures bas-intrants pour satisfaire les obligations de renaturation sans tomber dans la friche pure.

La vague 2026, qui prend le relais avec d'autres règles#

Le bilan du plan sanitaire ne se lit pas hors contexte. Le plan national 2026 a clos son appel à manifestation d'intérêt le 11 mars : 5 824 dossiers déposés au niveau national pour 27 929 hectares. La Gironde concentre 28 % de ces surfaces, soit environ 7 820 hectares. Si l'on additionne ce qui a déjà été arraché et ce qui s'apprête à l'être, le compte total girondin avoisinera, fin 2026, les 20 000 hectares disparus depuis la récolte 2023.

Cette nouvelle vague obéit à une autre grammaire que la précédente. Le critère sanitaire (flavescence dorée) a disparu de l'argumentaire. On parle désormais frontalement de surproduction et de débouchés. La prime à 4 000 euros par hectare ne couvre pas le coût réel d'un arrachage propre, environ 2 000 euros pour l'opération mécanique seule selon les chiffres d'Ovinia, plus la remise en état du sol et la perte de revenu futur. Les viticulteurs qui s'engagent aujourd'hui le font moins par opportunité financière que par épuisement comptable. La dynamique a changé. On n'arrache plus pour assainir, on arrache pour survivre.

L'ouverture, début mai 2026, d'un appel à manifestation d'intérêt pour la Foncière d'avenir en Gironde marque un autre seuil. Vingt millions d'euros de capital pour racheter aux viticulteurs en arrêt des parcelles nues ou en passe de l'être, sous co-pilotage Région Nouvelle-Aquitaine, État, SAFER et quatre banques privées. L'objectif déclaré : éviter que les terres libérées partent uniquement aux plus offrants, et préparer la reconversion vers d'autres usages agricoles. Le mécanisme est inédit. Son efficacité réelle ne se mesurera pas avant 2028 ou 2029.

Ce qui change vraiment dans le paysage bordelais#

À l'échelle de la décennie, le vignoble bordelais sera passé d'environ 115 000 hectares en 2019 à autour de 80 000 hectares fin 2026 si la vague nationale tient ses promesses. Bernard Farges, président du CIVB, parle d'une cible totale de 30 000 hectares à perdre. Le département reste premier vignoble français en surface, devant l'Hérault (76 000 ha) et l'Aude (61 000 ha), mais l'écart se resserre. Le rapport de force bascule. Bordeaux ne sera bientôt plus l'évidence cartographique qu'il était depuis le XIXe siècle.

Sur le plan agricole, les hectares qui sortent du vignoble ne reviendront pas tous à la vigne dans dix ans. Une partie passera durablement en forêt, en agroforesterie ou en couvert permanent. Une autre, plus modeste, basculera vers des cultures de diversification (céréales, oléagineux bio, fourrage, maraîchage). Le solde, parfois le plus important, restera en transition longue, ni vraiment cultivé ni vraiment fermé. La Foncière d'avenir essaie d'éviter ce scénario du foncier dormant, mais elle arrive après que les premières parcelles aient déjà perdu leur tenue agronomique.

Sur le plan paysager, l'Entre-deux-Mers et certaines parties du Libournais hors appellations prestigieuses vont changer de physionomie. Les rangs disparaîtront par taches successives. Le paysage viticole de carte postale, celui qui irrigue le tourisme et l'imaginaire, restera concentré sur les zones de notoriété (Saint-Émilion, Médoc des classements, Sauternes). Le reste va se reconfigurer, en silence d'abord, puis visiblement à mesure que les chantiers de boisement prendront racine.

Ce que le plan sanitaire aura, malgré tout, réussi#

Il faut écrire ce paragraphe sans complaisance ni pessimisme. Le plan sanitaire de 9 500 hectares, jugé sur ses ambitions, n'a pas atteint sa cible exacte. Mais jugé sur sa fonction, il a fait le travail attendu. Il a permis d'évacuer en deux saisons des parcelles abandonnées qui abritaient des foyers actifs de flavescence dorée, et le risque sanitaire qui menaçait le vignoble restant a été contenu. Les chambres d'agriculture le notent dans leurs comptes-rendus : la pression flavescence en Gironde a sensiblement reculé depuis 2024, sans avoir disparu. Sur ce front, le plan était utile et l'investissement public est lisible.

Il a aussi servi de premier amortisseur économique pour des exploitants qui auraient déposé le bilan sans cette porte de sortie. Les 50,4 millions d'euros effectivement versés ont soldé des dettes fournisseurs, ont permis à des viticulteurs de partir sans liquidation judiciaire, ont laissé un peu de marge à ceux qui ont choisi la reconversion. Pour un nombre non négligeable de familles girondines, le plan sanitaire aura été le dispositif qui a évité la sortie brutale du bilan. Cela ne se voit pas dans les chiffres macro. Cela compte dans les bilans individuels.

Enfin, sur le plan politique, le plan sanitaire a normalisé l'idée que l'arrachage aidé fait partie de la trousse à outils d'une filière en crise structurelle. Sans le précédent bordelais de 2023, il aurait été beaucoup plus difficile de faire voter en 2025 l'enveloppe nationale de 130 millions d'euros qui a permis l'AMI 2026. C'est un effet de seuil politique, qui ne se mesure pas en hectares mais qui pèse dans les arbitrages budgétaires de l'agriculture française pour les années qui viennent.

La leçon qu'il faut retenir#

Si l'on devait résumer en une phrase, ce serait celle-ci : le plan sanitaire bordelais 2023 a montré qu'on pouvait arracher massivement et proprement, mais il n'a pas suffi. La crise structurelle l'a dépassé en cours de route, et il aura fallu doubler immédiatement la dose avec un plan national, et tripler avec une foncière publique. Les 9 500 hectares de 2023 ressemblaient en avril à un coup tactique. En juin 2026, ils ne sont plus qu'une première marche d'un escalier dont on ignore encore la hauteur totale.

Cette lucidité-là vaut pour les autres bassins en difficulté. Le Languedoc, l'Aude, le Gard, le Vaucluse vont passer par les mêmes étapes que Bordeaux, avec leurs propres rythmes et leurs propres équilibres politiques locaux. La crise viticole n'est pas un dossier bordelais. C'est un dossier français, et probablement européen au sens large. Mais c'est Bordeaux qui a essuyé le premier feu, par sa taille et par la concentration de ses fragilités. Ce qui se passe ici aujourd'hui dessine l'agenda public viticole des dix prochaines années.

Restera à savoir si la transition tient son rendez-vous. Les hectares partent, c'est entendu. Reste à voir ce qui les remplace, à quel rythme, avec quels capitaux et quels paysages. Le plan sanitaire est clos. La reconstruction, elle, commence à peine.

Sources#

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