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Chaptalisation : faut-il encore sucrer le moût ?

Chaptalisation : faut-il encore sucrer le moût ?

Par Antoine R.

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Antoine R.

La chaptalisation traîne une réputation de triche. On ajoute du sucre au moût, la levure le transforme en alcool, le vin gagne un degré qu'il n'avait pas au pressoir. Dit comme ça, ça sonne comme un maquillage. Sur le terrain, c'est un geste d'ajustement encadré au gramme près, et de plus en plus rare. Regardons ce qui se passe vraiment en cuve, ce que dit la loi, et pourquoi la question se pose de moins en moins dans le Sud où je passe mes campagnes.

Un degré d'alcool pour dix-sept grammes de sucre#

Le principe tient en une phrase : on enrichit le moût en fermentation avec du sucre pour augmenter le titre alcoométrique final. Pas pour rendre le vin sucré. Le sucre est mangé par les levures, il ne reste plus rien de sa douceur dans le verre, seulement l'alcool qu'il a produit.

Le ratio, c'est là que ça devient concret. En théorie, sur un moût blanc, il faut 16,83 grammes de saccharose par litre pour gagner un pour cent volumique. En pratique, on tourne plutôt entre 17 et 20 grammes selon la densité et la température du moût, et jusqu'à 18 sur les rouges. Un vinificateur qui vise plus douze et demi sur un moût rentré à onze et demi sait exactement combien de kilos il va charger. Rien de mystique là-dedans : c'est de l'arithmétique de cave.

Le sucre sec n'est d'ailleurs qu'une des trois options. On peut aussi enrichir au moût concentré (MC) ou au moût concentré rectifié (MCR), ce sirop de sucres de raisin incolore et inodore obtenu par concentration sous vide, débarrassé des acides, des couleurs et des arômes. Trois portes vers le même résultat, mais pas le même statut légal, on y revient.

Chaptal a écrit le mode d'emploi, pas la recette#

Le nom vient de Jean-Antoine Chaptal, né en 1756, mort en 1832, chimiste et ministre de l'Intérieur sous Napoléon. On lui prête souvent l'invention du procédé. C'est faux, et la nuance compte. Sucrer un moût faible, les vignerons le faisaient bien avant lui. Ce que Chaptal a apporté, c'est la théorie : il a appliqué la chimie de son temps à la vinification et publié en 1801 un traité qui a codifié la pratique, l'a rendue reproductible, transmissible.

C'est une distinction que j'aime rappeler quand on me parle de « méthode ancestrale » ou de « bidouille moderne ». La chaptalisation n'est ni l'un ni l'autre. C'est un geste vieux comme la vinification en climat frais, mis en équations il y a deux siècles par un homme dont le nom est resté collé au sac de sucre.

Trois zones, trois plafonds, et un piège dans le Sud#

La règle européenne raisonne par zones viticoles. Le règlement délégué (UE) 2019/934 fixe les plafonds d'enrichissement : jusqu'à trois pour cent volumique en zone A (le nord de l'Europe), jusqu'à deux en zone B, et jusqu'à un et demi dans les zones C, c'est-à-dire le sud de la France, l'Italie, l'Espagne. Plus on descend vers le soleil, moins on a le droit d'enrichir. Logique : là où le raisin mûrit sans effort, on n'a pas à compenser.

Vient ensuite la question qui fâche, et sur laquelle beaucoup d'articles grand public se trompent. On lit partout que la chaptalisation serait « totalement interdite dans le Sud ». C'est inexact. Ce qui est interdit, c'est l'ajout de saccharose, le sucre sec, dans les départements relevant des cours d'appel d'Aix-en-Provence, Nîmes, Montpellier, Toulouse, Agen, Pau, Bordeaux et Bastia. La base légale, c'est le décret 2012-655 du 4 mai 2012. Depuis, ce sont les préfets de région qui délivrent, par arrêté, les autorisations exceptionnelles quand un millésime pourri l'exige.

Mais l'enrichissement au moût concentré ou au MCR, lui, reste autorisé partout, y compris dans ces mêmes départements, dans la limite du plafond de zone, donc plus un et demi en zone C. Aucune restriction géographique communautaire ne frappe le MCR. Concrètement, en cave dans l'Aude ou le Gard, un vinificateur qui veut enrichir n'est pas hors la loi : il change juste d'intrant. Le saccharose est banni, le sirop de raisin ne l'est pas. Confondre les deux, c'est répéter une erreur qui a la vie dure.

Le reste de l'Europe du Sud est plus strict : la chaptalisation au sucre est interdite en Italie, en Espagne et au Portugal, sans le régime de dérogation français. Deux façons de traiter le même sujet, à quelques kilomètres de frontière.

Acidifier ou désalcooliser, l'enjeu inverse#

Il faut distinguer la chaptalisation de deux opérations qu'on lui associe à tort. L'acidification d'abord : elle consiste à ajouter de l'acide tartrique au moût ou au vin pour relever l'acidité totale, dans la limite de 1,50 gramme par litre sur les moûts et 2,50 sur les vins finis. Objectif opposé : on ne touche pas à l'alcool, on corrige le pH. Et la loi est claire, un même produit ne peut pas être à la fois enrichi et acidifié. Il faut choisir son problème. J'en parle plus longuement dans mon article sur l'acidification des vins sur millésimes chauds, parce que c'est devenu le vrai sujet de nos étés.

La désalcoolisation ensuite, qui est l'exact miroir de la chaptalisation. Le règlement (UE) 2021/2117 a créé les mentions « vin désalcoolisé » (titre inférieur ou égal à 0,5 pour cent) et « vin partiellement désalcoolisé », via évaporation sous vide partielle, techniques membranaires ou distillation. Là où Chaptal cherchait à monter le degré, une partie de la filière cherche aujourd'hui à le faire redescendre. Le balancier a changé de sens, et ça résume assez bien l'époque. Pour cette tendance, voir les vins no et low en alcool.

Pourquoi la question se pose de moins en moins#

Voilà le vrai basculement. La chaptalisation se raréfie, et pas pour des raisons réglementaires. C'est le climat. Les raisins atteignent plus facilement leur maturité en sucre, les moûts rentrent plus riches, et selon isagri les demandes de dérogation préfectorale sont devenues rares. Dans le Languedoc, la question n'est plus « comment gagner un degré » mais « comment ne pas dépasser quatorze ».

Le chiffre qui frappe : selon Jean-Marc Touzard, chercheur à l'Inrae de Montpellier et co-animateur du projet Laccave, les vins du Sud sont passés d'environ 11,5 degrés dans les années 1980 à près de 14 aujourd'hui. Sur ce terrain, je reste prudent, c'est une moyenne régionale relayée par la presse, pas une donnée d'appellation. Mais l'ordre de grandeur colle à ce que je vois cuve après cuve.

Alors, faut-il encore sucrer le moût ? Dans une cave de zone C aujourd'hui, la réponse honnête est : presque jamais. La chaptalisation reste un outil légitime, précis, borné par la loi, mais c'est un outil de climat frais et de millésime raté. Le nôtre est en train de devenir l'inverse. Pour comprendre où le sucre s'insère dans l'ensemble du process, mon rappel sur les étapes de la vinification pose le décor, et l'impact du réchauffement sur les vignobles explique pourquoi ce geste appartient de plus en plus au passé.

Sources#

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