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Le trousseau, le rouge tannique et confidentiel du Jura

Le trousseau, le rouge tannique et confidentiel du Jura

Par Antoine R.

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Antoine R.

Trois cépages rouges se partagent le Jura, et le trousseau est celui qui pousse le curseur des tanins le plus loin. Plus foncé que le poulsard, plus charpenté que le pinot noir : sur les trois, c'est lui qui donne le vin le plus sombre et le plus structuré. Un cépage confidentiel pourtant, à peine 5 % de l'encépagement jurassien, environ 175 hectares. On le croise surtout autour d'Arbois, et je l'aborde ici en technicien venu du sud, habitué à d'autres rouges, curieux de lire ce que cette structure raconte en bouche.

Trois rouges, et deux confusions à écarter#

La première erreur consiste à confondre trousseau et poulsard. Ce sont deux cépages distincts, et rien en cuve ne les rapproche. Le poulsard a une couleur très claire, presque rosée, avec un pigment naturellement peu concentré, et une charge tannique minime, de l'ordre d'un à deux grammes par litre. Le trousseau fait l'inverse : plus de matière colorante, plus de tanins, une trame qui tient. Deux profils opposés sur la même parcelle jurassienne, à ne pas ranger dans le même tiroir.

La seconde confusion est plus sournoise. On lit parfois que le trousseau descendrait d'un croisement duras et petit verdot. C'est faux : cette généalogie appartient au tressot, un cépage quasi éteint de l'Yonne, sans parenté établie avec le rouge du Jura. Les analyses ADN, elles, rattachent le trousseau au savagnin, le cépage blanc du vin jaune. Le savagnin, justement, joue dans une autre catégorie, ce blanc élevé sous voile de levures pendant six ans et trois mois minimum, sans ouillage. Rien à voir avec un rouge tannique, sinon un cousinage génétique.

Ce genre de mise au point, je le fais souvent quand un client me demande de l'aider à trier ses cépages français à connaître avant de composer une carte. Les noms se ressemblent, les vins n'ont rien de commun.

Un cépage de graviers#

Le trousseau aime les sols de graviers, ceux qui drainent vite et chauffent au soleil. Son fief, c'est Montigny-lès-Arsures, près d'Arbois, surnommée la capitale du trousseau, qui lui consacre une fête tous les deux ans en fin d'été. Le cépage n'est pas un nouveau venu opportuniste : sa présence dans le Jura est attestée depuis 1732. Il fait partie de ces vieux plants patrimoniaux, un peu comme ces cépages oubliés que la gastronomie redécouvre après des décennies de marginalisation.

Côté cycle, la base ampélographique officielle le situe au débourrement trois jours après le chasselas, avec une maturité atteinte une semaine et demie plus tard. Ça reste une donnée de conservatoire, pas une vérité universelle, mais elle dit l'essentiel : un cépage ni très précoce ni très tardif, sensible au gel. Les épisodes de gel des dernières années dans le Jura ont d'ailleurs pesé sur sa production, selon les données interprofessionnelles. Sur un cépage déjà rare, chaque printemps froid se paie cher.

En cave, ce que sa peau impose#

Un raisin coloré et tannique appelle des choix d'élevage précis. La peau du trousseau apporte de la structure, mais elle supporte mal l'excès de bois. En pratique, beaucoup de domaines privilégient les foudres de chêne, gros contenants neutres, plutôt que la barrique neuve qui écraserait le fruit. C'est exactement le vieux débat entre foudre, barrique et contenants neutres qu'on retrouve partout où le cépage a plus à perdre qu'à gagner du boisé. Macération traditionnelle ou semi-carbonique selon le millésime et le style recherché, puis un élevage qui laisse la matière se fondre sans la maquiller.

Le résultat en bouche : des fruits rouges et noirs, cerise, griotte, myrtille, avec du poivre blanc et des épices, puis une évolution vers le sous-bois et le cuir avec l'âge. Le trousseau est cépage principal des rouges en AOC Arbois, avec un potentiel de garde reconnu jusqu'à dix ans sur les belles cuvées. En Côtes du Jura, il compte parmi les cépages principaux qui doivent représenter au moins 80 % de l'encépagement, une contrainte classique dès qu'on entre dans la logique des appellations. Sa structure plus ferme lui prête généralement un potentiel de garde supérieur à celui du poulsard, mais je me méfie des écarts chiffrés : aucune source sérieuse ne pose une comparaison millésime contre millésime. Disons que le tanin, ici, travaille en faveur du temps.

Bastardo, Merenzao : le même plant sous d'autres noms#

Le trousseau voyage, et il change de nom en chemin. Au Portugal et à Chypre, il s'appelle bastardo, et il entre dans la production du porto ; certains assemblages de Dão l'utilisent aussi, même si la mention est moins largement documentée. En Espagne, du côté de la Galice, en Ribeira Sacra et Valdeorras, on le connaît sous les noms de merenzao, verdejo negro, bastardo negro ou maturana tinta.

Attention au faux ami : ce verdejo negro n'a aucun rapport avec le verdejo, le blanc de Rueda. Même racine dans le nom, deux cépages sans lien. Cette dispersion des synonymes, je la trouve plus parlante qu'une fiche de dégustation : un cépage qui survit sous quatre ou cinq identités a forcément quelque chose de robuste dans le bois.

Faut-il aller le chercher#

Honnêtement, sur ce cépage j'hésite encore à trancher entre curiosité et vrai coup de cœur. Le trousseau n'a pas la souplesse immédiate qui met tout le monde d'accord, et sa rareté le rend un peu cher pour ce qu'il livre jeune. Mais c'est précisément un vin de patience, taillé pour la table plutôt que pour l'apéritif, à ouvrir sur une viande grillée ou un fromage affiné du massif. Pour un amateur qui veut sortir des rouges consensuels et comprendre un terroir de niche, il vaut le détour. Pour qui cherche un rouge facile à boire tout de suite, le poulsard fera un meilleur premier rendez-vous. À chacun sa porte d'entrée dans le Jura rouge.

Sources#

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