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Champagne 2026 : Roederer face au climat et au marché

Champagne 2026 : Roederer face au climat et au marché

Par Hélène C.

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Hélène C.

Au printemps 2026, Tim Hall publie sur Jancis Robinson une longue conversation avec Jean-Baptiste Lécaillon, vice-président et chef de caves de Champagne Louis Roederer. Trois sujets sur la table : la chute des expéditions, la mutation climatique d'une appellation pensée pour le froid, et l'attitude qu'il qualifie lui-même de « punk » face aux maisons traditionnelles. Le calendrier n'est pas neutre. Quelques semaines plus tôt, le Comité Champagne a publié ses chiffres 2025 : 266 millions de bouteilles expédiées, troisième année consécutive de baisse, l'un des plus bas niveaux depuis vingt-cinq ans hors période Covid. Lécaillon parle donc d'un Champagne qui vacille, et il le fait depuis la position la plus solide de l'appellation, ce qui rend son propos d'autant plus écoutable.

Pour qui suit la Champagne et la Bourgogne en parallèle, cette interview vaut le détour. Roederer occupe une place à part dans la région : maison familiale depuis 1776, plus ancienne encore en activité, propriétaire de 250 hectares en 420 parcelles, biodynamique sur plus de la moitié, certifiée à 70 % en 2024 selon les chiffres publiés par la maison. Frédéric Rouzaud préside, septième génération. C'est une structure qui peut se permettre des paris longs. Et qui les prend.

Le contexte chiffré : trois années de recul#

Avant d'entrer dans le propos de Lécaillon, il faut tenir les ordres de grandeur. Les 266 millions de bouteilles expédiées en 2025 sont un recul de 1,8 % sur 2024 (271 millions). Pour mémoire, 2023 avait reculé de 8,2 %, 2024 de 9,2 %. Le marché français pèse 114 millions de bouteilles (43 %), l'export 152 millions (57 %). Les pays tiers continuent de progresser en proportion sur le total, sans pour autant inverser la tendance globale. Le chiffre d'affaires global tient à 5,17 milliards d'euros, ce qui traduit une bonne tenue des prix unitaires malgré la baisse des volumes.

Lécaillon situe cette décrue dans un contexte plus large que le seul Champagne. Inflation, ajustement des stocks au sortir de la bulle post-Covid, instabilité géopolitique. Sur ce dernier point, les expéditions vers les États-Unis, premier marché du Champagne en valeur (15 % du total selon les estimations sectorielles), pâtissent directement des annonces tarifaires de l'administration Trump. Depuis l'élection, le taux applicable aux vins européens est passé par toutes les variations : menace à 200 % en mars 2025, 20 % en avril, 10 % en sursis, 15 % cristallisé en août dans l'accord États-Unis-Union européenne, à nouveau remis en cause par la Cour suprême en février 2026. Plusieurs maisons de Champagne disent publiquement avoir perdu la capacité de planifier leurs envois transatlantiques.

C'est dans ce contexte que Roederer publie ses propres résultats. La maison a réalisé 188 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2024 pour 80 millions de résultat net, selon les données déposées au registre du commerce. Marge nette à 43 %, performance exceptionnelle pour le secteur. La sixième année consécutive en tête du classement « World's Most Admired Champagne Brands » de Drinks International, en 2025, ne s'explique pas seulement par Cristal. Elle tient aussi à un positionnement éditorial assumé que Lécaillon résume sans détour : Roederer fait ce que les maisons historiques ne s'autorisent pas.

Lécaillon « punk » : ce que cela signifie concrètement#

L'angle « punk » que Tim Hall retient pour son titre n'est pas une coquetterie de journaliste. Il décrit une série de gestes que Lécaillon assume depuis vingt ans contre la doxa champenoise dominante.

Premier geste, la conversion biodynamique. Quand Roederer commence à convertir une dizaine d'hectares au début des années 2000, aucune grande maison ne s'y risque. La Champagne, c'est de l'assemblage, c'est du volume, c'est de la chimie de précision sur des coupes complexes. Cultiver à la corne, semer selon les phases lunaires, traiter aux préparats biodynamiques sur 240 hectares prend un autre sens quand on tient une cuvée comme Cristal. Lécaillon résume sa posture sans habillage idéologique : il a conduit pendant vingt ans des comparaisons parallèles entre conduite biologique et biodynamique, il observe que la vigne se porte mieux, il continue. Quand on lui demande pourquoi, il répond qu'il ne comprend pas tout à la biodynamie, qu'il sait juste que cela marche. Pour une maison de ce calibre, ce pragmatisme tranché est subversif. Aujourd'hui, 70 % du vignoble Roederer est certifié, et Cristal 2012 a été le premier millésime de la cuvée produit à 100 % en biodynamie.

Deuxième geste, la fin du Brut Premier. La maison a renoncé en 2021 à sa cuvée sans année, vendue depuis 1986 et devenue référence absolue du non-millésime haut de gamme. Elle l'a remplacée par Collection, série « multi-millésimée » assumée, qui assemble une année dominante avec une réserve perpétuelle en solera depuis 2012. Le geste est radical pour le secteur. Le Brut sans année est l'essentiel du volume des maisons. C'est lui qui paie les structures. Roederer l'a abandonné au profit d'une formule qui revendique le millésime comme axe central, en expliquant que la Champagne ne peut plus défendre un produit fictivement homogène d'une année sur l'autre dans un climat qui ne l'est plus.

Troisième geste, Brut Nature. Conçu en 2014 avec Philippe Starck à partir des parcelles de Cumières en Vallée de la Marne, sans dosage, vinifié sur une seule récolte, le Brut Nature a fait scandale à sa sortie. Une maison comme Roederer signant un Champagne sans grammes de sucre ajoutés, vinifié en très petite série, c'était casser la règle non écrite selon laquelle le dosage protège la régularité du goût. Lécaillon l'assume comme une démonstration : les codes du Champagne peuvent être réécrits par les grandes maisons, pas seulement par les vignerons indépendants. C'est ici que la dimension politique du geste apparaît. Si les autres maisons historiques ne suivent pas, c'est qu'elles ont peur de perdre la lisibilité de leurs cuvées d'entrée de gamme. Roederer, qui n'a pas peur, marque la frontière.

Pour les amateurs qui veulent prolonger sur cette mutation sans dosage, voir notre dossier sur le Brut Nature et le zéro dosage, qui détaille les arguments et les limites de la pratique aujourd'hui généralisée chez plusieurs vignerons.

Climat : la phrase clef de Lécaillon#

Sur le climat, Lécaillon a résumé la mutation en une formule qui circule depuis 2019 et qu'il continue de reprendre. Avant, on luttait pour la maturité. Maintenant, on lutte pour la fraîcheur. Cette inversion résume des décennies de Champagne. La région a été plantée et l'appellation construite sur l'hypothèse d'un climat froid et humide où le défi annuel consistait à amener les Chardonnay, Pinot Noir et Meunier à maturité phénolique. Cette logique a fondé l'assemblage, le dosage en sucre liqueur d'expédition, la deuxième fermentation. Tout l'édifice technique du Champagne dépendait de cette difficulté à mûrir.

La 2025 a achevé de basculer le décor. Les vendanges ont commencé le 20 août dans certaines communes de l'Aube (Montgueux), avant fin août dans la plupart des grands crus. Selon les chiffres compilés par l'interprofession, les vendanges champenoises ont avancé en moyenne de dix à vingt jours par rapport aux années 1980, soit l'ordre de grandeur d'environ deux semaines de décalage sur quarante ans. Lécaillon parle de « climate crisis » plutôt que de « climate change », et la nuance compte. Il évoque une désynchronisation entre maturité technologique (sucre) et maturité aromatique (composés volatils), qui oblige les vinificateurs à choisir entre cueillir tôt avec moins d'arômes mûrs, ou tard avec un degré qui sort des standards Champagne historiques.

Concrètement, cela signifie que le travail sur la fraîcheur ne se joue plus seulement en cave (acidification, dosage) mais en amont. Roederer travaille trois axes. Le premier, l'orientation parcellaire. Sur les 420 parcelles, la maison cartographie depuis vingt ans les microclimats, les sols et les expositions pour rapporter chaque cuvée à un faisceau précis de fragments. Le second, la conduite biodynamique. Lécaillon défend que la biodynamie produit des vignes plus résilientes au stress hydrique et plus régulières dans la traduction du terroir. Le troisième, le travail à cheval pour limiter le tassement des sols. Plusieurs hectares sont travaillés ainsi, ce qui n'a rien d'un théâtre mais entretient la porosité des sols et la vie microbienne. Pour saisir l'ampleur de la mutation climatique en Champagne, voir notre dossier sur le cépage Voltis et l'adaptation de l'appellation, qui traite du dossier d'autorisation depuis 2018.

Le marché : ce que dit Lécaillon, ce qu'il ne dit pas#

Sur le marché, Lécaillon est plus circonspect. Il n'est pas chargé de la stratégie commerciale, mais ses propos donnent quelques indices sur la lecture interne de Roederer. La maison enregistre une légère baisse de volumes en 2025 alignée sur la moyenne sectorielle, mais maintient ses marges grâce à un mix produit dominé par les cuvées de garde, Cristal en tête. Le portefeuille du groupe (Cristal, Brut Nature, Brut Vintage, Blanc de Blancs, Brut Rosé, Collection, Hommage à Camille) couvre plusieurs segments mais reste positionné en moyenne sur des prix unitaires deux à cinq fois supérieurs à ceux des Brut sans année des maisons généralistes. C'est ce qui permet à Roederer de tenir sans réagir à la décrue volumique.

Lécaillon insiste sur un point structurel : la baisse actuelle n'est pas symétrique sur tous les segments. La consommation domestique de Champagne « générique » s'effrite, victime des Crémants, des Cavas, des Prosecco haut de gamme et des effervescents anglais (qui exploitent eux le terrain crayeux de Sussex et Hampshire de manière similaire à la Champagne). La demande de Champagne « premium nommé », parcellaire, biodynamique, signé par un nom de chef de cave reconnu, ne baisse pas. Elle se déplace simplement vers d'autres canaux : ventes directes, allocations, restauration étoilée, marchés asiatiques de niche. La sortie attendue d'un nouveau Cristal au printemps 2026 (millésime 2018 actuellement en distribution, le 2019 en préparation selon les calendriers habituels) intervient dans ce contexte précis. Le 2018 a été présenté par Lécaillon comme l'un des plus grands millésimes qu'il ait jamais vinifiés, avec une fraîcheur préservée malgré un été solaire, et 45 sites principaux mobilisés pour la cuvée.

Cette dichotomie premium/générique recoupe ce que l'on observe en Bourgogne, où nos analyses des dégustations primeurs 2025 et de la 165e vente des Hospices ont déjà montré la même asymétrie. La Bourgogne premium et nommée tient. Le marché générique souffre. Sur ce parallèle, voir notre analyse du marché du Champagne en 2025, qui détaille les écarts entre maisons.

Roederer et la Bourgogne : un détail à ne pas négliger#

Pour les lecteurs qui suivent la Bourgogne, un point mérite d'être mentionné. Frédéric Rouzaud, président de Roederer, est entré au capital de plusieurs domaines bourguignons ces dernières années, notamment en négociation autour du Domaine Pierre Damoy à Gevrey-Chambertin. Roederer Collection, qui réunit Cristal, Champagne Deutz, Château Pichon Longueville Comtesse de Lalande (Pauillac), Château de Pez (Saint-Estèphe), les Domaines Ott en Provence, Delas Frères dans le Rhône, Ramos Pinto au Portugal, et plusieurs domaines californiens (Roederer Estate, Scharffenberger, Domaine Anderson, Merry Edwards, Diamond Creek), totalise plus de 1 100 hectares répartis sur 12 domaines viticoles. L'arrivée du groupe en Bourgogne marque un investissement de la cellule familiale dans le pinot noir le plus prestigieux de France, à côté du pinot noir champenois qui fait Cristal. La logique est cohérente, et pose une question intéressante pour les années à venir sur la transmission des grands domaines bourguignons sous pression fiscale, dont nous avons traité dans notre analyse des Hospices de Beaune 2026.

Biodynamie et travail parcellaire : la méthode Roederer#

Il faut s'arrêter un instant sur la cohérence du dispositif Roederer, car c'est ce qui distingue l'appellation telle qu'elle est revendiquée par Lécaillon de l'appellation telle qu'elle est encore largement pratiquée par les grandes maisons.

À la vendange, les raisins sont pressés sur trois sites distincts. À Aÿ pour la Vallée de la Marne, à Verzenay pour la Montagne de Reims, à Avize pour la Côte des Blancs. Cette trilocalisation protège la qualité aromatique en réduisant le délai entre cueillette et pressurage, particulièrement déterminant pour le Pinot Noir et le Chardonnay sur des terroirs à forte signature minérale. Les moûts issus de chaque parcelle restent séparés. La maison dispose de plus de 450 petites cuves en acier inoxydable pour les fermentations parcellaires, soit l'une des plus fortes densités du secteur. Un quart de la production est élevée en fûts de chêne. Le tout permet à Lécaillon de composer ses assemblages à partir d'une mosaïque réelle de microparcelles plutôt qu'à partir de lots homogénéisés en amont.

Sur Cristal, la maison sélectionne historiquement 45 sites principaux des terroirs grands crus et premiers crus de la maison. Sur le 2018, ce chiffre a été poussé à 57 selon les communications officielles : tous les sites désignés étaient « parfaits » selon Lécaillon, ce qui ne se produit presque jamais. Le tiers vient de la Vallée de la Marne (Aÿ), le tiers de la Montagne de Reims (Verzenay, Verzy, Beaumont-sur-Vesle), le tiers de la Côte des Blancs (Avize, Mesnil-sur-Oger, Cramant). Ces parcelles sont toutes conduites en biodynamie. C'est la cohérence parcellaire-biodynamie qui fait la signature Cristal contemporaine, plus que la cuvée prestige héritée de Tsar Alexandre II en 1876.

Sur les dosages, Lécaillon a engagé Roederer dans une trajectoire descendante depuis vingt ans. Cristal 2016 a été dosé à 7 g/L, ce qui reste classique pour la cuvée. Brut Nature, lui, ne reçoit aucun dosage. La maison reste dans une fourchette traditionnelle pour Cristal, mais l'évolution générale du portefeuille va dans le sens d'une moindre dépendance au sucre, en cohérence avec l'augmentation des maturités obtenues sur la vigne. C'est exactement ce que la doctrine Lécaillon prévoyait il y a vingt ans, et qui s'impose désormais à toute l'appellation. Pour comprendre la place de la biodynamie sur l'ensemble du vignoble français et ses arguments techniques, voir notre dossier sur la biodynamie en viticulture.

Ce qu'il faut retenir pour 2026#

L'interview Roederer du printemps 2026 ne change rien aux fondamentaux du marché, mais elle clarifie ce qui sépare désormais les maisons capables de tenir une posture éditoriale forte et celles qui subissent les ajustements. Trois lectures s'imposent.

La première concerne le climat. Le Champagne tel qu'il a été défini au dix-neuvième siècle n'existe plus. La région qui fournissait du vin acide à dosé sucré pour rééquilibrer une maturité fragile produit aujourd'hui des bases mûres qui peuvent se passer du dosage. Le travail s'est déplacé vers la sélection parcellaire, la conduite biologique et la préservation de la fraîcheur. Les maisons qui n'ont pas anticipé cette inversion il y a quinze ans rattrapent leur retard à marche forcée. Roederer a vingt ans d'avance et le montre.

La deuxième concerne le marché. La décrue volumique de l'appellation va se prolonger sur 2026 selon les premières indications de janvier. Le segment générique souffre, le premium nommé tient. Ce qui veut dire que les amateurs intéressés par Cristal, Krug Clos d'Ambonnay, Salon, Bollinger Vieilles Vignes Françaises, Egly-Ouriet, Selosse, ou la nouvelle génération vigneronne (Mouzon-Leroux, Vincent Charlot, Raphaël Bérêche) continueront à voir les prix tenir, voire monter. Le bouchon générique des grandes maisons va devoir baisser ou se réinventer, ce qui s'observe déjà sur les ajustements promotionnels en grande distribution.

La troisième concerne la posture. Quand Lécaillon revendique l'attitude punk face aux maisons traditionnelles, il dit en réalité quelque chose de plus large : une grande maison patrimoniale peut se permettre de prendre les risques que les structures intermédiaires ne peuvent pas porter. Brut Nature, Collection multi-millésimée, biodynamie sur 70 % du vignoble, abandon du Brut Premier référent depuis 1986. Ces décisions coûtent en marge à court terme, payent en image à long terme. Elles ne sont accessibles qu'aux maisons qui ont les reins assez solides pour absorber l'incertitude. Roederer en fait partie. La majorité des maisons champenoises ne peut pas suivre, et c'est sans doute ce que Lécaillon entend faire entendre.

Pour un amateur qui veut suivre l'évolution de l'appellation en 2026, trois rendez-vous comptent. La sortie du Cristal 2019, prévue dans le calendrier habituel pour le printemps. Les chiffres de mi-année du Comité Champagne, qui diront si le rythme du premier semestre confirme la baisse ou marque une reprise. Et l'évolution des droits de douane américains, qui dépendra des négociations en cours entre Washington et Bruxelles. À ces trois jalons, l'angle Lécaillon donne une grille de lecture utile : regarder ce que font les maisons qui prennent les risques que les autres refusent, parce que ce sont elles qui dessinent la Champagne des dix prochaines années.

Sources#

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