Dans le silence des caves de Reims, quand on ouvre les registres des dernières vendanges, quelque chose a changé. Les bulles montent toujours aussi fines, l'or pâle brille encore, mais ailleurs c'est le silence des comptoirs qui s'éternise. Les chiffres ne disent jamais tout, pourtant celui-ci parle fort: nous exportons autant, mais nous gagnons moins. Bien moins.
La spirale des trois années#
Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur Crise du vin français à l'export : tarifs et marchés perdus en 2026.
Regardons d'abord la trajectoire. En 2022, le champagne vendait 326 millions de bouteilles. En 2023, c'était 299 millions. En 2024, 271 millions. Et en 2025: 266 millions. Pas une chute spectaculaire d'une année sur l'autre, mais une pente douce, inévitable, vers le bas. Moins 1,8 % en volume entre 2024 et 2025, ça paraît gérable. C'est précisément le genre de baisse qu'on pense pouvoir "rattraper" en travaillant davantage. Sauf qu'on ne rattrape rien.
Le chiffre d'affaires était de 5,8 milliards d'euros en 2024. Il est tombé à 5,7 milliards en 2025. Une perte de 1,7 % en valeur, donc, quand les volumes n'ont baissé que de 1,8 %. Les deux baisses devraient marcher ensemble. Or une petite divergence commence à apparaître. C'est là que ça se complique.
L'exportation, elle, prend plus cher : 3,687 milliards d'euros en 2025, contre 3,858 milliards en 2024. C'est moins 4,4 %. Les 152 millions de bouteilles qu'on expédie partent à des prix qui fondent, tandis que la consommation française (114 millions de bouteilles) tirait un peu mieux son épingle du jeu. Presque 64 % du chiffre d'affaires sortaient du pays. Presque plus.
Les réserves qui enflent#
Voilà le problème réel. Le 31 juillet 2025, les stocks s'élevaient à 1,279 milliard de bouteilles équivalentes. Presque cinq ans de ventes en réserve.
On parle de "stocks de sécurité", d'une "régulation naturelle du marché". C'est vrai, techniquement. Un vigneron de la Marne connaît ça par cœur: les années mauvaises, vous puisez dans ces réserves. Les années bonnes, vous les reconstituez. Sauf que nous avons passé trois années consécutives de baisse. Les réserves ne se reconstituent pas, elles s'accumulent. Ce n'est plus une sécurité, c'est un poids.
Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur L'art de l'assemblage : pourquoi les meilleurs vins sont des mélanges.
Pour inverser cette courbe, le Comité Champagne a réduit les rendements: 9 000 kilogrammes par hectare en 2025, contre 10 000 en 2024. Une réduction qui peut sembler fine sur le papier, mais qui représente environ 10 millions de bouteilles supplémentaires évitées. La stratégie est claire: faire moins pour pouvoir garder, ou plutôt, arrêter de faire plus quand on n'arrive déjà pas à vendre ce qu'on a.
Le spectre Trump au loin#
Quelque part en toile de fond, il y a les tarifs. Les États-Unis représentaient 27,41 millions de bouteilles en 2024, notre premier marché d'exportation. Ensuite le Royaume-Uni, le Japon. Trois marchés forts, trois marchés qu'on ne peut pas se permettre de perdre.
Quand Donald Trump a annoncé 200 % de tarifs douaniers sur les produits français en mars 2025, ça a suffi pour faire peur. Le chiffre a été revu à 20 %, puis réduit à 10 % dans une pause de 90 jours, finalement stabilisé à 15 %. Assez pour que, dans les tavernes de New York, une Veuve Clicquot côtée 55 dollars se vende désormais 63 dollars. Assez pour que les importateurs américains pensent à deux fois.
Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur Bordeaux 2025 : dégustation critique avant les primeurs.
Sur ce point, j'hésite encore. Les tarifs sont réels, oui, mais leur impact véritable sur 2025 ? Difficile à chiffrer encore. Ce qui est sûr, c'est que cette épée de Damoclès pèse sur les décisions des acheteurs. On "attend" avant de commander. On "verra". Les volumes stables, c'est peut-être aussi une pause par prudence.
Voilà ce qui me préoccupe. Pendant longtemps, le champagne s'est vendu sur son histoire, sur ses bulles, sur son luxe. Les prix au Japon, aux Émirats arabes, au-dessus de 30 euros la bouteille, parlaient d'une domination sans concurrence. C'est devenu un lieu commun: le prosecco se vendait 12 à 25 euros, la cava 15 à 35 euros, et le champagne restait inattaquable à 45 euros et plus.
Or, on perd des acheteurs. Dix-sept millions d'acheteurs disparus en deux ans sur les grands marchés français, britanniques, japonais, allemands, italiens. Pas des volumes massifs d'un coup, mais une érosion. Ce n'est pas que le champagne ne se vend plus ; c'est qu'on l'achète différemment. Moins souvent. Occasionnellement. Par habitude plutôt que par passion. Et quand les prix grimpent, certains basculents vers les bulles plus abordables.
Pendant ce temps, le coût de production d'une bouteille est resté à peu près stable: 7,20 euros hors main-d'œuvre, avec le raisin à 6 ou 7 euros le kilogramme. Les marges, elles, se compressent. À 24,4 euros de prix de départ en 2024 pour l'export, le gâteau rétrécit à chaque marché perdu.
Ce qui se joue vraiment#
Les volumes "stables" que les communiqués officiel brandir comme une victoire, c'est un trompe-l'œil. Stabilité en volume quand on fait plus d'efforts (rendement réduit, stocks à placer) est un recul déguisé. Les chiffres d'affaires qui baissent disent la vérité. Et les stocks monstres disent encore plus fort: nous avons un produit qu'on n'arrive pas à vendre au prix qu'on aimerait.
Le Comité Champagne prépare la période 2026 2040, avec une stratégie zéro carbone et des ambitions sur la qualité. C'est du long terme, du visionnaire. Mais en 2025, sur le terrain, c'est viscéral. Comment tenir ? Comment justifier ses charges quand les acheteurs se font rares et les prix s'effondrent ?
Il y a quelque chose de poignant dans la façon dont la Champagne persiste. Elle regarde les tempêtes tarifaires, les crises d'acheteurs, les stocks qui gonflent, et elle continue. Elle réduit ses rendements, elle renforce sa qualité, elle investit dans le carbone négatif. Quelques maisons doublent de prix, d'autres cherchent des niches.
Mais la beauté et la noblesse ne paient plus les bills.





