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Clairet de Bordeaux : renaissance d'un rouge presque rose

Clairet de Bordeaux : renaissance d'un rouge presque rose

Par Sylvie M.

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Sylvie M.

Il y a quelque chose de déroutant à tenir un verre de clairet entre ses doigts. La robe n'est pas celle d'un rosé, trop foncée, trop chargée d'ombre rubis ; mais ce n'est pas non plus celle d'un rouge, trop claire, trop gourmande sous la lumière. On cherche un mot et l'on n'en trouve pas. Les Anglais, qui avaient adoré ce vin au Moyen Âge, l'avaient baptisé claret, du gascon « vin clar », du latin vinum clarus, « vin clair ». Huit siècles plus tard, Bordeaux redécouvre que sa voie la plus ancienne pourrait bien être aussi la plus moderne.

En juin 2025, l'INAO a validé un nouveau cahier des charges pour la mention « Claret », premier millésime commercialisé avec le 2025. Seize mille cinq cents hectolitres produits par quarante vignerons, un objectif d'environ un million de bouteilles pour l'été 2026 et deux millions d'ici la fin de l'année. Le Conseil Interprofessionnel des Vins de Bordeaux a présenté ce concept à Wine Paris en février 2026, en le positionnant comme la « vedette de l'été 2026 » et le premier vin d'appellation léger rouge. Autant dire : une réponse frontale à la crise bordelaise.

Ni rosé, ni rouge : la troisième voie oubliée#

La singularité du clairet tient dans un geste technique simple à énoncer, mais délicat à maîtriser : la durée de macération. Là où un rosé de Provence reste en contact avec les peaux douze à dix-huit heures, là où un rouge classique de Bordeaux macère deux à trois semaines, le clairet s'installe entre les deux. Vingt-quatre à quarante-huit heures. Assez pour extraire de la couleur et un soupçon de structure, pas assez pour bâtir la charpente tannique d'un Médoc.

Ce n'est pas une vinification bâclée ni une demi-mesure. C'est une grammaire à part, avec ses propres codes et ses propres tensions. Un clairet n'est pas un rosé raté, ce n'est pas non plus un rouge qu'on aurait pressé trop tôt. Goûté à l'aveugle, il désoriente : la robe évoque le rosé foncé, la matière en bouche et la structure légère rappellent le rouge, et c'est précisément dans cet entre-deux que réside sa singularité.

Le nouveau cahier des charges codifie désormais ce qui, jusqu'ici, relevait largement de l'intuition du vigneron. La couleur doit se situer entre trois et quinze ICM, l'intensité polyphénolique (IPT) reste contenue en dessous de cinquante-cinq. Autrement dit : des tanins présents mais domestiqués, et une robe qui n'a pas le droit de basculer vers le rouge foncé. Surtout, les sucres résiduels autorisés montent jusqu'à sept grammes par litre, contre trois pour le Bordeaux rouge classique. C'est le choix assumé d'une rondeur un peu plus généreuse, d'une gourmandise directe, d'un vin qu'on ouvre sans cérémonie.

L'alcool visé tourne autour de douze degrés. Rien d'anecdotique dans ce chiffre. À l'heure où 41 % des nouveaux participants du Dry January 2025 avaient moins de 35 ans et où le marché français de la désalcoolisation progresse de 12,7 % en volume et de 21,5 % en valeur sur un an (environ 36 millions d'euros de chiffre d'affaires), un rouge qui tient ses arômes à douze degrés n'est pas un compromis technique. C'est une proposition commerciale réfléchie.

Ce que Quinsac avait compris en 1950#

Pour comprendre ce qui se joue aujourd'hui, il faut remonter à une petite commune de la rive droite de la Garonne, à une quinzaine de kilomètres de Bordeaux. Quinsac. Une coopérative fondée en 1949, quatorze communes dans son giron, et une idée qui va s'imposer dès 1951 : faire du clairet la signature du lieu.

L'homme qui pose les jalons techniques s'appelle Émile Peynaud. Œnologue bordelais de renom, il développe en 1950, à la cave de Quinsac, avec Roger Amiel qui préside alors la coopérative, une méthode stable de vinification du clairet. Longueurs de macération précises, contrôle des températures, assemblages calibrés. Peynaud fait pour le clairet ce qu'il a fait pour tant de grands crus bordelais : il transforme une intuition paysanne en méthode reproductible.

Aujourd'hui, la cave de Quinsac est reconnue comme la créatrice de l'appellation Bordeaux Clairet et, de manière plus intime, comme « capitale du clairet ». La réalité chiffrée est plus rude : environ quarante producteurs sur deux cents hectares, contre cent vingt membres et quatre cents hectares vingt-cinq ans plus tôt. La production annuelle actuelle de la coopérative tourne autour de deux mille hectolitres, quand le pic historique atteignait cinq mille. Un déclin lent, à l'image de celui du vignoble bordelais dans son ensemble, qui est passé sous la barre des cent mille hectares en 2024 après douze mille deux cent soixante-trois hectares arrachés entre 2023 et 2024 avec un budget État et CIVB de 49,83 millions d'euros.

J'ai toujours eu un faible pour ces coopératives têtues qui gardent allumée la veilleuse d'un style que le marché a un temps oublié. Quinsac, dans cette histoire, ressemble à une maison qui aurait conservé la recette pendant que les clients cherchaient ailleurs. Quand les clients reviennent, la recette est encore là.

Un cahier des charges qui codifie enfin le style#

L'originalité du nouveau dispositif lancé par le CIVB tient à sa rigueur technique. Jusqu'ici, la mention « Bordeaux Clairet » existait depuis 1949, avec un encadrement AOC, mais sans critères précis permettant de distinguer nettement un clairet d'un rosé foncé ou d'un rouge léger. Le cahier des charges de juin 2025 tranche.

Les seuils sont clairs. Couleur entre trois et quinze ICM, tanins limités à un IPT inférieur à cinquante-cinq, sucres résiduels jusqu'à sept grammes par litre (la loi autorise même jusqu'à neuf grammes), alcool visé autour de douze degrés. Les cépages autorisés restent ceux de l'AOC Bordeaux classique : Cabernet Sauvignon, Cabernet Franc, Merlot, Côt, Carménère, Petit Verdot côté rouge, avec l'appoint discret de Sémillon, Sauvignon et Sauvignon Gris. Depuis 2021, jusqu'à 5 % de cépages résistants climatiques sont également admis.

Onze maisons se sont publiquement mobilisées pour le lancement du nouveau Claret en 2025-2026 : Château Lauduc, Vignobles Lumeau, Château Sainte-Barbe, Vignobles Gabard, Château de Fontenille, Château Roquefort, Château Saint-Ferdinand, Château Penin, les Vignerons de Tutiac, Bordeaux Families et la Cave de Rauzan. Sur les rayons, quelques cuvées du premier millésime se distinguent déjà : « Claret de Lune » chez la Cave de Rauzan, « Esprit Léger 2025 » chez Vignobles Gabard (autour de 7,05 €), « Rouge Frais 2025 » des Vignerons de Tutiac (environ 6,05 €), « Les Roches Blanches 2025 » au Château Roquefort (environ 7,00 €).

La cible de prix est revendiquée : 8 à 12 euros en détail en France, 20 à 25 euros en restauration. C'est la fourchette d'un vin de semaine assumé, pas d'un vin de gloire.

Trois maisons, trois visages du clairet contemporain#

Le clairet n'est pas un vin monolithique. Trois producteurs résument à eux seuls la diversité du style.

Château Penin, d'abord. Domaine familial fondé en 1854 par Louis Carteyron, aujourd'hui à la sixième génération avec Antoine et Étienne Carteyron depuis 2022, étendu sur cinquante hectares dans l'Entre-deux-Mers et certifié Haute Valeur Environnementale de niveau 3. Son clairet est un assemblage de 90 % de Merlot et 10 % de Cabernet Sauvignon, vinifié vingt jours à température constante de quinze degrés, puis élevé quatre mois sur lies fines. Production annuelle d'environ soixante mille bouteilles, millésime 2024 à 8,95 euros sur 1jour1vin, Guide Hachette ayant attribué deux étoiles et deux coups de cœur au 2023. C'est, pour moi, la référence quand on veut comprendre ce que le clairet peut offrir de plus abouti dans cette gamme de prix.

La Cave de Quinsac, ensuite. Son clairet 2024 est à 4,50 euros la bouteille de 75 cl à la boutique, vinifié en 100 % Merlot noir. On est dans un registre plus rustique, plus direct, plus « clairet d'appellation de village » que « clairet d'auteur ». Mais il y a dans cette cuvée une densité de référence historique que peu d'autres maisons peuvent revendiquer.

Château Thieuley, enfin, commercialise son clairet au tarif de 122 euros le carton de douze bouteilles, soit un peu plus de dix euros l'unité. Le millésime 2019 avait décroché une médaille de bronze au Concours des Vins de Bordeaux Aquitaine 2020.

Ces trois profils, posés côte à côte, racontent l'amplitude du clairet contemporain : un vin de coopérative à 4,50 euros, un vin de domaine familial à 9 euros, un vin de château un peu plus ambitieux à 10 euros. Au-dessus, pour l'instant, personne. Le clairet reste un vin d'accueil, pas un vin de garde.

Pourquoi maintenant#

Je ne crois pas au hasard des calendriers, surtout pas en viticulture. Si Bordeaux ressort le clairet en 2026, c'est parce que plusieurs lignes de tension convergent en un point.

Première tension : la crise structurelle. Vignoble passé sous cent mille hectares, production 2024 de 3,3 millions d'hectolitres (la plus faible depuis 1991, en recul de 14 % sur un an), ventes de la campagne 2024-2025 à 3,25 millions d'hectolitres, en retrait de 7 %. Les exportations vers la Chine ont chuté de 40 % en cinq ans. Il fallait trouver une proposition nouvelle, capable de parler à une clientèle qu'on ne retenait plus par les grands crus.

Deuxième tension : l'évolution des goûts. Les jeunes consommateurs boivent moins d'alcool, plus de rosés de Provence, des vins plus frais, plus directs, plus faciles. Un clairet à douze degrés répond précisément à ce cahier des charges affectif : rouge pour le symbole, léger pour l'occasion.

Troisième tension : la mémoire. Au XIIIe siècle, selon les sources historiques, le clairet représentait 87 % des vins produits à Bordeaux contre 13 % de rouge. En 1303, cent deux mille sept cent vingt-quatre barriques partaient vers l'Angleterre. Au pic de la période médiévale, ce sont environ 800 000 hectolitres par an qui s'exportaient outre-Manche. Aujourd'hui, le marché britannique n'absorbe plus qu'entre dix mille et quinze mille hectolitres de claret par an. On ne ressuscite pas une filière de l'ampleur médiévale avec un coup de baguette, mais on peut remettre en circulation un imaginaire.

Le clairet ne représente actuellement que 1 à 2 % des surfaces cultivées à Bordeaux (sur environ quatre-vingt-quinze mille hectares en 2024). L'objectif affiché par la filière est d'atteindre 10 % d'ici quinze ans. Ambitieux. Probablement un peu trop. Mais je préfère un CIVB qui vise 10 % et en atteint 5 plutôt qu'un CIVB qui vise 3 et s'y tient poliment.

Ce que le clairet change à la table#

Le clairet se sert frais, entre dix et douze degrés. C'est une consigne de service que beaucoup oublient et qui pourtant change tout : servi à seize, il perd son relief, il s'épaissit, il bascule vers un rouge médiocre. Servi à dix, il retrouve sa tension, sa buvabilité, sa joie.

Côté accords, la table s'élargit considérablement par rapport à un rouge classique. Poissons grillés (oui, un vin rouge léger sur du poisson, c'est possible et même recommandé), fruits de mer en planche, poulet basquaise, grillades d'été, mezze méditerranéens, couscous, tapas, civet de lapin. Là où les vins rouges du Sud-Ouest imposent leur densité, le clairet se glisse en douceur. Il dialogue avec les herbes fraîches, la citronnelle, les piments doux, les tomates confites.

C'est un vin qui simplifie la vie. Pas besoin de choisir entre rouge et rosé pour un buffet estival : le clairet couvre les deux besoins. Cette polyvalence gastronomique est, je crois, son meilleur argument auprès d'une génération qui n'a pas envie de sortir trois bouteilles différentes pour un dîner entre amis.

Mon doute, quand même#

Je dois une honnêteté à mes lecteurs : je ne suis pas certaine que l'objectif des dix pour cent en quinze ans soit tenable. Le clairet est un vin qui demande du temps de pédagogie. Expliquer à un consommateur qu'il tient un rouge clair mais pas un rosé, que les cépages sont ceux du grand Bordeaux mais que la macération est courte, que le vin est sec même si les sucres résiduels montent à sept grammes, c'est beaucoup de précision pour un achat de semaine à 8 euros.

Le pari du CIVB repose sur une bascule culturelle que je juge crédible mais fragile. Les caves coopératives en crise qui se lanceront dans le claret vont devoir investir dans la communication, dans l'étiquetage, dans la formation des cavistes et des sommeliers. Si elles ne le font pas, le claret risque d'être rangé en linéaire avec les rosés, ou pire, avec les rouges légers d'entrée de gamme, et de perdre sa singularité aromatique.

Mais je garde une conviction forte : quand un vin aussi ancien reprend sa place par la seule vertu de sa cohérence avec l'époque, c'est généralement qu'il avait raison d'attendre.

Sources#

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