J'écris ces lignes deux semaines après la clôture du jury londonien et seize jours avant la publication officielle des médailles. Le calendrier du Decanter World Wine Awards 2026 a tenu son rendez-vous habituel : Stage 1 du 4 au 8 mai pour les Bronze, Silver et Gold, puis Stage 2 et 3 du 11 au 15 mai à huis clos pour départager les Platinum et les Best in Show. Verdict définitif rendu public sur decanter.com le 17 juin. Pour les vignerons qui ont expédié leurs flacons dès février, c'est la longue attente avant de savoir si l'étiquette portera, ou non, le petit sceau rond que les acheteurs de la grande distribution britannique scrutent à la loupe.
Une édition record en volume, et un pivot dans la gouvernance#
Près de 17 000 vins, 57 pays, 245 jurés. Selon le compte rendu publié par Decanter à mi-parcours, l'édition 2026 mobilise une équipe de notation où 106 femmes sur 245 siègent dans les commissions, le plus fort contingent féminin jamais atteint. Le warehouse qui sert d'antichambre aux flights contient cette année plus de 67 000 bouteilles, organisées par pays, région, couleur, cépage, style, millésime et tranche de prix. La discipline industrielle de l'événement repose tout entière sur cette logistique en amont, qu'aucun visiteur ne voit.
La rupture, cette année, vient d'en haut. Sarah Jane Evans MW quitte le comité des Co-Chairs après huit années de pilotage. Pour la remplacer, Decanter a créé un poste inédit : la Resident Co-Chair. Caro Maurer MW, première femme germanophone à décrocher le Master of Wine en 2011 et juge DWWA depuis 2013, en assume la charge inaugurale. Le principe : chaque année, un Regional Chair rejoindra le comité présidentiel pour y apporter le regard d'une zone viticole spécifique, avant de céder la place. Une mécanique qui évite la sclérose et donne à l'équipage central une rotation que beaucoup de concours européens lui envient.
Le reste du quintet présidentiel reste composé d'Andrew Jefford, Beth Willard, Michael Hill Smith AM MW et Ronan Sayburn MS. Cinq nouveaux Regional Chairs viennent renforcer l'expertise géographique, sans modifier la matrice des panels qui restent dirigés région par région.
La méthode : une grille à 100 points, des sceaux qui pèsent#
Le système de notation du DWWA n'a pas bougé depuis sa refonte en 2017. Chaque vin est dégusté à l'aveugle dans son flight, puis noté sur 100 selon une grille qui distribue les médailles en bandes nettes. En dessous de 86, pas de métal. Entre 86 et 89 points, une médaille Bronze, réservée selon la formule officielle aux vins « bien faits, sains et satisfaisants » dans leur catégorie. De 90 à 94 points, l'Argent récompense les « vins de haute qualité, d'excitation et de personnalité ». De 95 à 96 points, l'Or distingue les vins « exceptionnels et mémorables » dans leur catégorie : à peine 3,86 % des entrées en 2023, pour donner un ordre de grandeur. Au-dessus de 97 points, le Platinum est attribué lors d'une seconde dégustation par un panel élargi, et frôle 0,7 % du total. Le sommet, le Best in Show, est arbitré pendant la deuxième semaine à Londres.
En 2025, sur les 18 000 vins entrés, 50 Best in Show ont été décernés (soit 0,30 %), 137 Platinum et 732 Gold. L'an dernier déjà, ces deux dernières catégories étaient en progression sur 2024. Les bandes sont étanches, la sélection est froide, et les médailles ne se distribuent jamais comme dans certains concours régionaux où le métal pleut sur la majorité des inscrits.
Un détail prosaïque mais utile pour mesurer l'enjeu commercial : les sceaux à coller sur les bouteilles s'achètent à part, dans la boutique en ligne dédiée. Un Bronze ou un Gold change la dynamique d'une cuvée en linéaire britannique, surtout dans les chaînes Waitrose, Marks & Spencer ou Majestic. Une enquête Decanter de 2025 auprès de ses producteurs inscrits chiffre l'effet : près de deux tiers des répondants déclarent que la médaille a amélioré la notoriété de la marque, certains évoquant une hausse de ventes ou une percée sur un marché ciblé.
Tarifs gelés, calendrier resserré#
L'inscription pour 2026 coûte 172 livres par échantillon, prix gelé par rapport à l'édition précédente. La date limite d'envoi via le service d'expédition consolidé tombait au 27 février, et le solde des paiements ainsi que la clôture des inscriptions au 17 mars. Pour les producteurs qui passaient par ProWein à Düsseldorf, le dépôt physique des bouteilles sur place ramenait le coût logistique à 32 livres, contre 54 livres pour l'envoi consolidé classique. Ces variables logistiques expliquent pourquoi certains domaines, surtout les plus petits, hésitent encore à concourir : la facture totale pour un domaine inscrivant quinze cuvées dépasse vite 3 000 livres en frais d'inscription et d'expédition.
J'ai discuté en avril avec un vigneron du Languedoc qui a inscrit six de ses rouges. Pour lui, le calcul est simple : si une seule cuvée décroche un Gold, l'effet d'image sur sa boutique en ligne et ses comptes export amortit largement les 1 032 livres engagées. C'est le pari qu'engage chaque candidat : viser un médaillement à fort effet de levier sur un canal de distribution précis.
Ce que dit la rétrospective 2025#
L'an dernier, la France avait conservé sa place de tête avec 187 médailles dans le haut du tableau, dont 14 Best in Show, 33 Platinum et 140 Gold. La Champagne, à elle seule, avait emporté 27 récompenses majeures (Or et au-delà). La Bourgogne avait signé une percée historique avec deux Best in Show simultanés, dont un Jean-Marc Brocard, Bougros, Chablis Grand Cru 2023. Bordeaux n'avait pas démérité avec quatre Platinum pour le millésime 2022, qui a clairement repris des couleurs après la controverse autour des primeurs Bordeaux 2025.
L'Italie suivait avec 138 médailles majeures et six Best in Show, dominée par les Bolgheri Superiore de Toscane. L'Espagne en récoltait 105 et cinq Best in Show, avec un Rioja en pleine forme (trois Platinum, 21 Gold), un Cava et un Sherry de la maison González Byass qui décrochait un Platinum mémorable avec son Del Duque VORS Amontillado. Trois grandes nations historiques, trois performances qui dessinent un trio stable au sommet du classement par nombre de récompenses.
Mais ce qui avait marqué l'édition 2025, ce sont les percées émergentes. La Chine, pour la première fois dans son histoire, a décroché deux Best in Show, attribués à des assemblages rouges du Helan Mountain, dans la région du Ningxia. Une consécration que les observateurs du marché chinois attendaient depuis dix ans, et qui résonne autrement à la lumière du boom du vin chinois face à la viticulture française. La Slovénie a marqué une autre première historique : un Best in Show pour un vin orange (Vinakoper, Capris Orange Rumeni Muškat, Slovenska Istra, Primorska 2015), première fois qu'un vin de macération longue arrivait au sommet du classement. La Grèce a réussi une année de référence avec plusieurs Best in Show répartis sur plusieurs régions. Le Portugal a battu son propre record avec 554 médailles toutes catégories confondues et cinq Best in Show.
Le panorama est clair : les marges du monde viticole gagnent du terrain dans les concours qui pèsent. Et le DWWA reste le plus internationaliste des grands rendez-vous, là où les concours plus régionaux conservent un biais européen.
Ce qu'on guette pour le 17 juin#
Plusieurs questions vont se trancher dans les listes publiées dans deux semaines et demie. La France peut-elle tenir son rang dans un contexte où la consommation interne recule (-8 % en valeur sur les rouges entre 2023 et 2025 selon FranceAgriMer) et où ses exportations vacillent sur le marché américain à cause des nouveaux tarifs douaniers ? La Bourgogne va-t-elle confirmer la percée de 2025, alors que les vignerons s'inquiètent du réchauffement climatique en pinot noir ? Le Champagne, dont les volumes expédiés ont reculé sur la période 2022-2025, va-t-il continuer de truster les top scores effervescents face à un crémant français en hausse de 7,5 % sur 2025 ?
Côté Italie, les blancs du nord (Soave, Friuli, Trentin) ont multiplié les médailles en 2025. La masterclass Decanter de 2026 leur consacre une session dédiée, ce qui suggère que le concours en attend encore beaucoup. L'Espagne va surveiller si ses orange wines en macération tirent profit de la légitimation slovène de 2025. Et la Chine, après son double Best in Show de 2025, peut-elle confirmer ou s'agissait-il d'un coup d'éclat ?
Reste l'attente la plus discrète, celle des micro-domaines qui ne représentent rien à l'échelle globale, mais pour qui décrocher ne serait-ce qu'un Bronze change la trajectoire d'une cuvée. Un vigneron grec d'Assyrtiko, un producteur portugais du Dão, un domaine roumain de Feteasca Neagra. Le DWWA, dans sa volonté d'embrasser 57 pays sans en privilégier aucun, leur ouvre une porte que peu d'autres compétitions internationales leur offrent dans des conditions comparables.
Pourquoi cette édition pèse plus que les autres#
Le DWWA a vingt-trois ans cette année. Il s'est imposé comme la plus large compétition mondiale en volume et probablement la plus surveillée par les acheteurs anglo-saxons. Le fait qu'il publie ses résultats simultanément sur decanter.com et sur la base awards.decanter.com, sans embargo régional, en fait une caisse de résonance brutale : un domaine peut voir son téléphone exploser dans les minutes qui suivent l'annonce, ou rester invisible. Pas de remontée progressive, pas d'effet de palier.
Pour les producteurs français qui jouent leur présence à l'export, la fenêtre du 17 juin compte autant que la sortie d'un guide papier ou qu'une notation de Jancis Robinson. Pas plus, mais autrement. Le sceau de l'institution est désormais bien établi, et les outils de communication (kits médias, posters téléchargeables, packs de stickers) en font une mécanique marketing presque clé en main pour qui décroche le métal.
Je guetterai, le 17 juin au matin, deux choses précises. D'abord la place de la Bourgogne dans le tableau des Best in Show : confirmation de la dynamique 2025, ou retour à la moyenne historique ? Ensuite la part du Languedoc et du Roussillon dans les Gold, après plusieurs années discrètes. Et au-delà de ces deux marqueurs français, je regarderai si la Chine de Ningxia continue d'imposer ses assemblages rouges. Si la Géorgie progresse dans les blancs en amphore. Si un pays émergent arrive à décrocher son premier Best in Show.
Le palmarès Decanter, plus que tout autre, raconte chaque année une géographie du goût en mouvement. Le 17 juin nous dira si 2026 confirme la lente érosion du centre de gravité européen, ou s'il reste, encore une fois, dominé par cette poignée d'appellations françaises que l'on croit immuables. Vingt-trois ans d'archives sur awards.decanter.com permettront de mesurer la trajectoire à froid. À chaud, ce sera une journée de scroll fébrile, de captures d'écran et de bouteilles débouchées en magasin pour célébrer.
Sources#
- DWWA 2026 : Judging week begins (Decanter)
- DWWA 2026 : Platinum and Best in Show judging enters final stage (Decanter)
- Entries Now Open for the 2026 Decanter World Wine Awards (Wine Industry Advisor)
- Introducing the DWWA Resident Co-Chair : Caro Maurer MW (Decanter)
- Decanter World Wine Awards 2025 results revealed (Decanter)
- Decanter World Wine Awards 2025 Best in Show : Top 50 wines (Decanter)
- DWWA 2025 Platinum medal winners : 97-point wines (Decanter)
- DWWA 2025 emerging regions and rising stars (Decanter)
- DWWA 2025 a record-breaking year of global excellence (Wine-Intelligence)
- How the DWWA judging and medals work (Decanter)
- DWWA insight : leveraging wine sales in 2025 (Decanter)
- Italian white wine stars : Top medal winners at DWWA 2025 (Decanter)





