Il y a, dans le mot « Erevan », quelque chose qui résonne autrement quand on parle de vin. La ville arménienne, posée au pied du mont Ararat, accueille du 21 au 23 mai 2026 la 33e édition du Concours Mondial de Bruxelles, session rouges et blancs. Première fois dans l'histoire du concours qu'il s'y installe. Première fois aussi que ce pays, dont la viticulture remonte à plusieurs millénaires, devient l'épicentre d'une dégustation à l'aveugle qui mobilise plus de 400 experts venus de 65 pays.
Le décor : le Complexe sportif et de concert Demirchyan, vaste vaisseau de béton aux courbes soviétiques que l'on imagine baigné, ces jours-là, dans une odeur diffuse de verre frais et de crachoir. Le gouvernement arménien a alloué 648 millions de drams à l'organisation, soit plus de 1,75 million de dollars. Une somme qui dit l'importance que le pays accorde à ce rendez-vous. Une manière, aussi, de réinscrire un vignoble de 13 000 hectares, réparti sur cinq régions et cultivant plus de 350 cépages autochtones (dont 55 effectivement vinifiés), dans la cartographie du goût mondial.
Trois jours, une grille, une exigence#
La méthode du Concours Mondial de Bruxelles n'a pas vraiment bougé depuis ses débuts. Dégustation à l'aveugle totale, commissions de cinq à six professionnels de nationalités différentes, vin de calibration en ouverture pour aligner les palais. Chaque juré goûte près d'une cinquantaine de vins par matinée, de six heures à treize heures, pendant trois jours. Le rythme est rude. Ceux qui l'ont vécu en parlent comme d'une discipline monacale, où l'on apprend à mesurer ses émotions plutôt qu'à les répandre.
La grille de notation, héritée de l'Organisation Internationale de la Vigne et du Vin, fonctionne sur cent points. Selon les règles décrites par Vitisphere en 2015 et restées stables depuis, le seuil de la médaille d'argent se situerait à 83 points, celui de la médaille d'or à 86,5 points, et la grande médaille d'or s'obtiendrait à partir de 92 points. Le concours s'impose une limite de 25 % de médailles maximum, plus stricte que les 30 % autorisés par l'OIV. C'est une sévérité revendiquée, qui change la valeur du métal quand il tombe.
Nouveauté cette année : le label CMB Merit, déjà appliqué lors de la session rosés 2026, distinguera les vins atteignant 86 points sans décrocher de médaille. Une mention de consolation ? Pas tout à fait. Plutôt une zone grise valorisée, pour des cuvées que la statistique aurait jusque-là englouties.
Et les effervescents, dans tout ça ?#
C'est l'autre rendez-vous, celui qu'il ne faut pas confondre. La session effervescents 2026 ne se tient pas à Erevan, mais en Sardaigne, du 3 au 5 juillet. Tous les vins effervescents et semi-effervescents y sont admis, des trois couleurs, en sec, demi-sec ou doux. Le calendrier sépare désormais clairement les bulles des vins tranquilles, depuis plusieurs éditions.
Les résultats de la session rouges et blancs seront publiés le 10 juin 2026 selon la page officielle d'inscription, même si certains agrégateurs avancent une date plus précoce. Honnêtement, je préfère attendre la communication du concours lui-même que de spéculer sur ce léger flottement de calendrier.
Ce qui m'intrigue davantage, cette année, c'est le contraste entre les deux sessions. Côté tranquille, l'Arménie joue sa carte patrimoniale, ses cépages indigènes, sa lumière sèche. Côté bulles, la Sardaigne va recevoir une scène française agitée. Selon Réussir Vigne, les ventes de crémant en France ont grimpé de 7,5 % en 2025 pour atteindre 122,9 millions de bouteilles, l'Alsace en tête avec 40,8 millions. Pendant ce temps, le Champagne expédie 266 millions de bouteilles, en recul de 18 % sur trois ans depuis son pic de 2022. Les rapports de force se déplacent doucement, et les concours en deviennent une caisse de résonance.
Ce que la France attend, ce qu'elle craint#
L'an dernier, à Yinchuan dans le Ningxia chinois, la session rouges et blancs avait réuni 7 165 vins de 49 pays, jugés par 375 experts de 56 nations. La France était repartie avec 377 médailles, toutes sessions confondues, dont quinze grandes médailles d'or. Le château Franc La Rose 2022 des Vignobles Jean-Louis Trocard, à Saint-Émilion, avait raflé la révélation française rouge. Côté effervescents, à Chișinău en Moldavie, le Champagne avait raflé onze grandes médailles d'or sur les 1 100 vins effervescents soumis venus de 29 pays. La maison Tribaut-Schloesser avait décroché la révélation internationale avec son « Authentique 2012 ».
Cette année, le baromètre est déjà partiellement orienté. La session rosés 2026 a vu la France progresser de 42 % en taux de médaillement et décrocher sept grandes médailles d'or. L'Italie y avait emporté la révélation internationale, avec un Talamonti Rosé 2025 des Abruzzes. Les concours, en chaîne, dessinent une saison.
Pour les vignerons français inscrits, le rituel pratique reste le même : envoi des échantillons jusqu'au 20 avril, droits d'inscription, attente. Et ensuite, la longue dégustation aveugle dont rien ne fuite, parfaite étrangère aux algorithmes du marketing.
Une dégustation que j'ai eu la chance d'approcher, voilà quelques années, lors d'un déplacement éditorial : la lumière froide des halls, le silence ouaté des commissions, ces petites cuillères de bois pour recracher dans des seaux numérotés. Quelque chose se joue ici, entre la rigueur d'un protocole et le souvenir d'une bouche. Le vin de calibration, surtout. Celui qu'on goûte avant tous les autres, et qui sert d'étalon de mémoire, comme un diapason qu'on accorde avant l'orchestre.
Pourquoi cette édition compte#
Erevan n'est pas un choix d'image. Le Concours Mondial de Bruxelles, fondé par Louis Havaux en 1994 à Bruges et présidé aujourd'hui par son fils Baudouin Havaux, déplace sa session principale chaque année. C'est sa marque de fabrique : aller chercher les terroirs là où ils vivent, et obliger les jurés à voyager. « Avec son patrimoine vinicole millénaire, l'Arménie offre une expérience véritablement unique et authentique à nos juges internationaux et à nos invités », a déclaré Baudouin Havaux selon Vino.be. Phrase de président, certes, mais qui dit aussi quelque chose : la dégustation se fait dans un lieu, et ce lieu compte.
Reste à voir si la France, dont les exportations viticoles pèsent encore lourd dans l'économie nationale, saura tenir son rang sur cette édition. Et surtout, à observer ce que la session effervescents de juillet révélera des tensions du marché champagne en recul face aux crémants en croissance. Le concours, ici, fait plus qu'un palmarès. Il prend la température d'une filière en pleine recomposition.
Pour aller plus loin, on pourra relire le palmarès 2025 et la méthode CMB, ainsi que notre dossier sur les vins effervescents hors Champagne qui éclaire ce que la Sardaigne s'apprête à recevoir en juillet.
Sources#
- Concours Mondial de Bruxelles : 33e édition à Erevan
- ARKA News : budget arménien et programme
- Inscriptions session Rouges et Blancs 2026
- Session effervescents 2026 Sardaigne (Winespace)
- Méthode de dégustation à l'aveugle (Vitisphere)
- Vino.be : citation Baudouin Havaux
- Palmarès France 2025 (Echos de Bordeaux)
- Session rosés CMB 2026 et label CMB Merit
- Champagne et bulles 2025 (CMB officiel)
- Marché effervescents France 2025 (Réussir Vigne)





