Imaginez la scène, vue d'en haut. Trois nefs sous la même verrière à Porte de Versailles, 6 537 stands disposés comme une mosaïque colorée, et au centre, un pavillon entier où plus aucune bouteille ne titre au-dessus de 0,5°. Pour quelqu'un comme moi qui passe ses journées à composer des scènes 3D, Wine Paris 2026 avait la même énergie qu'un viewport au moment où tu poses l'éclairage final : tout est en place, tu vois enfin ce que tu construisais depuis des mois.
Le salon a fermé ses portes le 11 février sur des chiffres qui ne souffrent pas l'interprétation : 63 541 visiteurs professionnels venus de 169 pays, soit 21 % de plus qu'en 2025. C'est la première fois qu'un président de la République inaugure l'évènement, et la première fois aussi qu'un pavillon entier est dédié aux boissons sans alcool. Deux signaux que je trouve impossibles à découpler.
Étape 1 : observer la scène avant de toucher quoi que ce soit#
Avant de plonger dans les chiffres, regardez la composition. Wine Paris & Vinexpo Paris, c'est désormais trois évènements co-localisés sous une même marque organisée par Vinexposium : Wine Paris pour les vins tranquilles et effervescents, Be Spirits pour les spiritueux, et Be No, créé de toutes pièces en 2026 pour les boissons sans alcool. La RVI parle d'un record d'affluence et Vitisphere confirme : 51 % d'internationaux côté visiteurs, 51 % côté exposants, 250 opérateurs sur liste d'attente faute de place. L'objectif initial de 61 000 visiteurs a été dépassé sans transpirer.
Le détail qui change tout : 25 958 rendez-vous pré-programmés via la plateforme de matching, en hausse de 28 %, et 112 462 interactions professionnelles sur trois jours. La RVF résume bien l'impression générale, le salon ne ressemble plus à une foire mais à une place de marché chorégraphiée minute par minute.
Emmanuel Macron a inauguré l'évènement, François Hollande s'est promené dans les allées, et 21 ambassadeurs représentant 37 pays ont été identifiés. Pour un secteur qui sort d'une année d'export à -8 % en valeur, cette mise en scène politique n'est pas neutre.
Étape 2 : la composition du pavillon Be No#
J'ai passé un long moment dans le pavillon Be No, et j'avais la même sensation qu'en découvrant une nouvelle scène Blender bien éclairée : tout est lisible, rien ne se chevauche, le sujet est nommé. 64 exposants venus de 13 pays, de l'Australie à l'Europe, plus de 250 références, une zone de dégustation libre où les visiteurs passaient sans rituel, sans guide, sans hiérarchie. C'est nouveau.
Jusqu'à 2026, les boissons désalcoolisées étaient noyées dans les allées de Wine Paris, coincées entre deux stands de Languedoc et un négoce de Bordeaux. Vinexposium a fait un choix éditorial fort : leur donner un bâtiment, une scène, une signalétique propre. Le pavillon couvrait les vins désalcoolisés, les bières sans alcool, les spiritueux 0 %, les RTD, les thés pétillants et les fermentés non alcoolisés. Moderato et Noughty by Thomson & Scott étaient les marques les plus identifiables, mais beaucoup d'opérateurs présentaient leur première gamme structurée.
La donnée à retenir vient de l'IWSR, citée par les organisateurs : le segment no-alcohol est projeté à plus de 10 % de croissance d'ici 2028. C'est ce que confirme la dynamique éditoriale des dernières saisons sur le portail, autour de la révolution du vin sans alcool et plus largement du guide des vins no/low 2026. Quand j'éclaire une scène, je sais qu'il faut deux ou trois ans entre le moment où une tendance devient visible et celui où elle structure le marché. Be No, c'est exactement ce moment-là.
Étape 3 : la zone d'ombre, en face#
Maintenant retournez l'éclairage de l'autre côté. Pendant que la France célèbre son record de visiteurs, ses exportations vins et spiritueux ont reculé de 8 % en valeur en 2025 selon la FEVS, à 14,3 milliards d'euros. L'excédent commercial reste massif, 13,2 milliards, troisième excédent national. Mais le contour bouge.
La Chine est le point noir de la scène. Sur le premier semestre 2025, les volumes exportés s'effondrent de 43 % (67 millions de litres contre 118 millions au S1 2024) et la valeur recule de 38 %, à 412 millions contre 665 un an plus tôt. La FEVS qualifie la situation d'« inédite » dans l'histoire du commerce franco-chinois du vin. Le mot est rare dans la bouche d'une fédération exportatrice.
Plusieurs facteurs s'empilent. Les droits de douane chinois sur les vins européens sont passés de 14 % à 29 % en janvier 2025 (donnée Logic-Wine à recouper côté douanes chinoises). Les consommateurs jeunes basculent vers des vins légers et fruités, donc vers le Chili, l'Argentine et l'Australie : selon Logic-Wine, l'Australie progresse de 187 % depuis la normalisation diplomatique, le Chili de 41 %, l'Argentine de 68 %. Et la production locale chinoise serait passée de 52 % à 64 % de part de marché entre 2022 et 2025. Régionalement, et toujours selon Logic-Wine, Bordeaux perd 52 % de ses volumes vers la Chine, la Bourgogne 31 %, la Champagne limite la casse à -22 % grâce au segment luxe. La toile de fond plus large de ce recul, et notamment la dimension tarifaire américaine, est documentée dans notre analyse de la crise export et des tarifs douaniers 2026.
Le contraste est presque trop net pour être vrai : un salon en plein boom, un marché export qui se contracte. C'est pourtant le même mouvement vu de deux angles différents.
Étape 4 : où la lumière se déplace#
Si vous lisez les déclarations de Nicolas Cuissard, le nouveau directeur de Wine Paris, le message est limpide : le salon « s'établit comme un point de rendez-vous structurant accompagnant les transformations du secteur et préparant l'avenir ». Christian Marchesini, président du Consorzio Valpolicella, insiste de son côté sur les rencontres qualifiées avec des acheteurs d'Europe, d'Asie et des États-Unis. Personne ne parle de retour à la normale.
Les zones de croissance ciblées par la filière française sont désormais l'Inde, l'Afrique, l'Amérique latine et le Moyen-Orient. C'est un repositionnement géographique brutal, pensé en réaction au double choc américain (tarifs Trump) et chinois (effondrement de la demande premium). La Champagne, qui a vu ses volumes export stables mais son chiffre d'affaires reculer en 2025, illustre déjà cette dépendance forte au luxe et à quelques marchés clés.
Pour les producteurs français, l'arbitrage est délicat. Continuer à investir sur la Chine en pariant sur un rebond ? Accélérer sur les boissons sans alcool, dont la marge n'a rien à voir avec celle d'un grand cru ? Aller chercher l'Inde, dont la classe moyenne urbaine se développe vite mais dont la culture du vin reste émergente ? Wine Paris 2026 a donné à voir les trois pistes côte à côte, dans la même verrière.
Étape 5 : ce que je retiens, en tant qu'observatrice extérieure#
Je ne suis pas du milieu du vin. Je viens de la 3D, du rendu, de la composition d'images. Mais quand j'observe un salon comme Wine Paris 2026, je reconnais une bascule visuelle : le sujet central de la scène a changé. Pendant des années, l'éclairage principal était sur les grands crus, les terroirs, les négoces historiques. En 2026, une partie de cette lumière s'est déportée vers un pavillon qui n'existait pas un an plus tôt, et vers des marchés que personne ne nommait dans les briefs il y a cinq ans.
La prochaine édition est annoncée du 15 au 17 février 2027. Si la trajectoire se confirme, Be No ne sera plus une nouveauté mais un pilier. Et le mot « Chine », à force d'être prononcé, finira par être remplacé par d'autres dans les conversations d'allée. Reste à voir si la filière française saura repeindre la scène, ou si elle se contentera d'éclairer les mêmes objets en attendant.
Sources#
- Vitisphere, +21 % de visiteurs pour Wine Paris 2026, records largement battus
- La RVI, Wine Paris 2026 ferme ses portes avec un record d'affluence
- Vitisphere, Wine Paris 2026 vise +13 % d'exposants et individualise son offre 0 %
- Comexposium, communiqué de presse Wine Paris & Vinexpo Paris 2026
- The Spirits Business, Wine Paris to launch alcohol-free Be No in 2026
- Euronews, No-alcohol wines take pride of place at Paris international trade fair
- Fortune, Paris wine show tackles a teetotal era
- FEVS, bilan exportations vins et spiritueux 2025
- Logic-Wine, Export vin Chine, le recul français en 2025 expliqué
- Vinexposium, site officiel





