Il y a, chaque mois d'octobre, un moment où Montmartre cesse de jouer la carte postale. L'air fraîchit, les feuilles commencent à joncher les escaliers, et sur le flanc nord de la butte, derrière une grille de la rue des Saules, quelques rangs de vigne prennent des couleurs de feu. C'est là que se noue la Fête des Vendanges de Montmartre, dont la 93e édition se tiendra du mercredi 7 au dimanche 11 octobre 2026. Cinq jours pour célébrer une récolte minuscule et une idée bien plus grande qu'elle : qu'un vignoble puisse encore respirer au cœur de Paris.
On croit connaître Montmartre. On y monte pour le Sacré-Cœur, pour les peintres de la place du Tertre, pour la vue qui s'ouvre d'un coup au détour d'une ruelle. On oublie que, juste en contrebas, un carré de vigne tient bon depuis presque un siècle. Ce carré, c'est le Clos Montmartre. Et une fois l'an, tout le quartier se met à son rythme.
Un vignoble sauvé d'un immeuble#
Le Clos Montmartre tient sur presque rien : mille cinq cent cinquante-six mètres carrés, une pente exposée au nord, un mouchoir de terre au milieu du béton. Il a été replanté en 1933 par la République libre de Montmartre, cette bande d'artistes et de commerçants qui voulaient barrer la route à un projet immobilier. Là où l'on projetait des immeubles, ils ont mis des ceps. Le geste, ici, comptait autant que le vin.
Sur cette parcelle en pente pousse une vigne improbable, un assemblage que nul vigneron sérieux n'oserait revendiquer : vingt-sept cépages mêlés. Le gamay pour les trois quarts environ, le pinot noir pour un cinquième, et une poignée d'oubliés pour le reste, dont le siebel, le gewurztraminer, le riesling. On dirait un inventaire de cépages perdus plus qu'une vraie parcelle de production. C'est précisément ce désordre qui fait son charme. Environ deux mille pieds y sont soignés à la main, sans prétention de grand cru.
La cueillette reste à l'échelle du lieu. En septembre dernier, elle a donné mille vingt-sept kilos de raisin, ramassés le 23 septembre 2025, selon la mairie du 18e. De quoi remplir quelques barriques, pas davantage. Le Clos Montmartre ne nourrit personne. Il rappelle seulement qu'avant d'être une carte postale, la butte fut une colline agricole, plantée de moulins et de vignes.
Je me souviens d'un octobre où je m'étais glissée là un matin de semaine, hors fête, juste pour voir. La grille était fermée, les feuilles rougissaient, une bruine tenait tout Paris sous une lumière de plomb. Rien de spectaculaire. Et pourtant, cette obstination végétale au milieu de la ville avait quelque chose qui serre la gorge.
1934, une fête née d'un pied de nez#
La première Fête des Vendanges date de 1934. Mistinguett et Fernandel en furent les parrains, le président Albert Lebrun s'y montra. On imagine la scène : la meneuse de revue et le comédien du Midi, côte à côte, célébrant une vendange de faubourg comme on célèbre un grand millésime. Il y avait là un mélange d'ironie et de tendresse très parisien, une manière de prendre au sérieux ce qui ne l'est pas, et de rire de ce qui l'est trop.
Cette double note ne s'est jamais tout à fait éteinte. La fête a toujours oscillé entre la vraie ferveur populaire et le clin d'œil. Chaque année, une marraine ou un parrain vient tenir le rôle. En 2025, c'était la romancière Valérie Perrin. Pour 2026, le nom n'était pas encore dévoilé à l'heure où j'écris ces lignes, et je me garderai bien de l'inventer.
2026 : le 18e donne le rythme#
L'édition 2026 s'est choisi un thème, « Le 18e donne le rythme », la musique posée comme langue commune d'un arrondissement qui en parle beaucoup, des chœurs d'écoliers aux fanfares. On sent l'intention : rassembler un quartier bigarré autour d'un battement partagé.
Le programme court sur cinq jours et déborde largement le vignoble. Le samedi 10 octobre, le Ban des Vendanges ouvre la matinée au Clos, avant le Grand Défilé qui descend au milieu des ceps. En 2025, ce cortège avait réuni quelque mille cinq cents participants et cinquante-quatre confréries en costume, un fleuve de rubans et de bannières venu de toutes les régions de France. Le même jour, le Parcours du Goût s'installe autour du Sacré-Cœur, et il se prolonge jusqu'au lundi 12 octobre pour les retardataires du palais.
La foule, elle, ne faiblit pas. La mairie du 18e a compté quelque 492 000 personnes pour l'édition 2025. La fête passe, selon les recensements relayés, pour l'un des tout premiers rendez-vous parisiens en fréquentation, derrière Paris Plages et la Nuit Blanche. Presque un demi-million de gens pour deux mille pieds de vigne : le rapport est absurde, et c'est tant mieux. On ne vient pas là pour le vin. On vient pour la butte, pour la lumière d'octobre, pour cette sensation rare d'un Paris qui redevient un village le temps d'un week-end.
L'âme du quartier, dans une bouteille#
Reste le geste qui, à mes yeux, donne son sens à toute l'affaire. Les quelques bouteilles issues du Clos partent aux enchères, et l'intégralité des fonds revient aux œuvres sociales du 18e, au bénéfice des enfants et des personnes âgées du quartier. Le vin de Montmartre n'a jamais eu vocation à finir sur une belle table. Il finance des goûters, des sorties, des liens. Sa valeur n'est pas dans le verre, elle est dans ce qu'il rend à la rue qui l'a fait pousser.
C'est peut-être là que le Clos Montmartre parle le plus juste. Nous cherchons partout des terroirs d'exception, des parcelles classées, des allocations rares. Et voilà une vigne qui ne produit presque rien, sur un sol médiocre, exposée du mauvais côté, et qui rassemble pourtant un demi-million de personnes autour d'une récolte offerte. Le luxe, ici, n'est pas dans le flacon. Il est dans le fait qu'une ville ait choisi, une fois, de planter des ceps là où elle aurait pu couler du béton, et de tenir parole depuis.
En octobre, montez-y. Pas forcément le samedi du défilé, quand la foule presse. Un matin plutôt, quand la brume s'accroche encore aux feuilles rouges et que la butte s'éveille. Vous ne boirez sans doute pas une goutte du Clos. Vous comprendrez tout de même pourquoi, depuis 1934, on s'obstine à le célébrer.





