Il y a cette odeur de cave humide, de fût qui travaille, que les vignerons de Saint-Emilion retrouvent chaque matin en descendant dans le chai. Une odeur de patience. Et puis il y a le bruit du monde qui entre par la porte de derrière, sous la forme d'un mail du courtier à New York, d'un coup de fil d'un importateur à Chicago, d'un tarif douanier qui change entre le petit-déjeuner et le déjeuner. Quelque chose se joue ici, entre les barriques et les tableurs Excel, et personne n'a de prise dessus.
Depuis 2019, les vignerons français qui exportent aux États-Unis vivent dans un brouillard douanier permanent. Les taux changent, les bases juridiques aussi. On passe du litige aéronautique à la sécurité nationale, de l'IEEPA à la Section 122, d'un tweet présidentiel à une décision de la Cour suprême. Je connais des producteurs qui ont renoncé à calculer leur marge sur le marché américain. Ils attendent. C'est peut-être la seule stratégie rationnelle quand les règles bougent tous les quatre mois.
Octobre 2019 : le premier choc#
Tout commence par des avions. Le litige Airbus-Boeing devant l'OMC donne aux États-Unis le droit d'imposer des droits de rétorsion sur des produits européens. En octobre 2019, Washington choisit de frapper les vins tranquilles français, allemands, espagnols et britanniques à hauteur de 25 %. Les effervescents (champagne, crémants) sont épargnés. Pourquoi ? Personne ne l'a jamais vraiment expliqué. Certains avancent le lobbying des importateurs de champagne américains. D'autres y voient un choix tactique pour garder une monnaie d'échange.
L'effet est immédiat et brutal. Les importations de vin français aux États-Unis chutent de 54 %. En dix-huit mois de tarifs, les importateurs américains paient 239 millions de dollars de droits supplémentaires. Les petits domaines qui avaient misé sur le marché américain se retrouvent coincés entre un tarif prohibitif et des contrats signés à des prix qui ne tiennent plus. J'ai parlé avec un vigneron du Languedoc à l'époque, qui avait investi deux ans de travail pour décrocher un référencement chez un distributeur de Portland. Tout ça balayé en un décret.
Mars 2021 : la parenthèse Biden#
L'administration Biden suspend les tarifs en mars 2021. Cinq ans de contentieux Airbus-Boeing se concluent par un accord bilatéral en juin 2021. Les vins retrouvent un droit de douane à 0 % (hors le taux fédéral de base, marginal). Les volumes repartent, lentement. Mais la confiance, elle, ne revient pas au même rythme. Les importateurs américains ont diversifié leurs sources pendant la période de tarifs. L'Italie, premier fournisseur des États-Unis avec 28 % des volumes et 31 % de la valeur, a profité du vide laissé par la France.
Avril 2025 : Trump 2.0#
Le retour de Trump à la Maison Blanche en janvier 2025 ramène les tarifs dans la conversation. En avril 2025, invoquant l'International Emergency Economic Powers Act (IEEPA), l'administration impose un tarif de 10 % sur toutes les importations en provenance de l'Union européenne. Tous les produits, tous les pays. Le vin n'est pas ciblé spécifiquement, mais il est pris dans le filet.
En août 2025, le taux passe à 15 %. À ce stade, combiné avec la baisse du dollar (environ 12 à 13 % sur l'année), les vins français deviennent potentiellement 30 % plus chers pour le consommateur américain. C'est un calcul simple, et il est dévastateur.
Juillet 2025 : l'accord qui oublie le vin#
L'Union européenne et les États-Unis signent un accord-cadre commercial en juillet 2025. Sur le papier, c'est une avancée. Dans le détail, les vins et spiritueux ne sont pas couverts. Pas un mot. Comme le rapporte Vitisphere, le secteur se retrouve dans une position étrange : exclu d'un accord censé apaiser les tensions commerciales transatlantiques. Les professionnels parlent de « grands oubliés ». C'est poli. Certains sont moins diplomates.
La famille Picard, en Bourgogne, dont les États-Unis représentent 30 % du marché, a commencé à diversifier vers la Corée du Sud, Taïwan et le Brésil. Chapoutier, dans la vallée du Rhône, a vu les États-Unis passer du premier au cinquième marché. Redirection vers le Canada, via le CETA. Ce ne sont pas des anecdotes : c'est une réorganisation silencieuse des flux commerciaux du vin français.
Janvier-février 2026 : l'escalade puis le mur juridique#
Le 20 janvier 2026, Trump menace d'imposer un tarif de 200 % sur les vins et champagnes français. La menace n'est jamais formalisée dans un décret, mais elle suffit à geler les commandes. Le 17 janvier, Trump annonce une surtaxe de 10 % sur huit pays européens liée au Groenland, mais la retire le 21 janvier après un accord-cadre.
Et puis la Cour suprême intervient. Le 20 février 2026, dans l'affaire Learning Resources v. Trump, la Cour invalide les tarifs fondés sur l'IEEPA par 6 voix contre 3. La majorité juge que l'IEEPA n'a jamais été conçue pour réguler le commerce international courant, et que son utilisation à cette fin dépasse les pouvoirs de l'exécutif. C'est une gifle juridique.
Quatre jours plus tard, le 24 février, l'administration se rabat sur la Section 122 du Trade Act. Cette disposition autorise le président à imposer des tarifs temporaires (150 jours maximum) en cas de déficit de balance des paiements. Le taux : 15 %, le maximum autorisé par cette disposition. L'expiration : le 24 juillet 2026. Le 11 mars, des enquêtes Section 301 sont lancées sur les surplus manufacturiers européens, ouvrant la porte à de nouveaux tarifs potentiels après l'été. Le taux de 15 % est confirmé par le décret du 22 février, au plafond légal de la Section 122.
L'état des lieux au 26 mars 2026#
Le tarif effectif sur les vins français entrant aux États-Unis est de 15 % (Section 122, taux maximum légal). Les 25 % liés à la menace Groenland ont été retirés dès janvier après un accord-cadre. L'invalidation de l'IEEPA par la Cour suprême en février est un événement distinct, qui a forcé l'administration à se rabattre sur la Section 122. Personne ne sait ce qui se passera après le 24 juillet. C'est ça, le brouillard.
Les chiffres de 2025 sont tombés. Les exportations françaises de vins et spiritueux totalisent 14,3 milliards d'euros, en baisse de 8 %. Les volumes atteignent 168,1 millions de caisses, en recul de 3,3 %, le plus bas niveau en vingt-cinq ans. Sur le marché américain spécifiquement : 3 milliards d'euros de chiffre d'affaires, en chute de 21 %, et des volumes passés sous la barre des 30 millions de caisses, soit 9 % de moins.
Le champagne a expédié 27,4 millions de bouteilles aux États-Unis en 2024, pour environ 885 millions de dollars. Le cognac, lui, encaisse le plus gros choc : 141 millions de bouteilles à l'échelle mondiale en 2025 (recul de 15,1 %), 2,24 milliards d'euros de chiffre d'affaires (recul de 25,3 %). Aux États-Unis, la chute atteint 34 % en valeur. Le cognac paie à la fois les tarifs et un changement de modes de consommation chez les jeunes Américains.
Ce que disent les vignerons (et ce qu'ils ne disent pas)#
Aux Vignobles K, à Saint-Emilion, les États-Unis pèsent 25 % des ventes. Le patron parle de « goutte d'eau qui fait déborder le vase », entre les difficultés structurelles du vignoble bordelais et l'incertitude tarifaire. Ce qui frappe dans les témoignages, c'est moins la colère que la fatigue. Sept ans d'instabilité douanière, ça use.
Il y a un truc que les vignerons ne disent pas dans les interviews, mais qui transparaît dans les conversations privées : beaucoup ont cessé de considérer les États-Unis comme un marché fiable à long terme. Pas parce qu'ils n'y vendent plus. Parce qu'ils ne peuvent plus planifier. Un vin, entre la plantation de la vigne et la mise en marché, c'est cinq à dix ans de travail. Comment investir sur un marché dont les règles changent tous les six mois ?
La consommation mondiale de vin est à son plus bas niveau en soixante ans. Les tarifs Trump ne sont pas la seule explication, loin de là. Mais ils tombent au pire moment, sur une filière déjà fragilisée par la surproduction, la distillation de crise, le recul de la consommation intérieure, et le changement climatique qui bouleverse les rendements.
La question que personne ne pose#
Sur ce point, j'ai du mal à trancher. Est-ce que les tarifs Trump sont un problème conjoncturel (un président, une politique, ça passe) ou le symptôme d'un découplage structurel entre les États-Unis et l'Europe sur le commerce agricole ? Quand je regarde la chronologie, la réponse me semble pencher vers la seconde option. Obama n'avait pas touché au vin. Trump 1.0 a frappé via Airbus. Biden a suspendu. Trump 2.0 frappe via l'IEEPA, puis la Section 122, puis potentiellement la Section 301. Le prétexte change à chaque fois, mais la direction reste la même.
Les vignerons qui diversifient vers l'Inde ou l'Asie du Sud-Est ne le font pas par opportunisme. Ils le font parce qu'ils ont compris, avant les syndicats et les ministères, que le marché américain n'est plus un socle. C'est un bonus, quand les conditions le permettent. Et quand elles ne le permettent pas, il faut avoir autre chose.
Le 24 juillet, les tarifs Section 122 expirent. Ce qui vient après, personne ne le sait. Peut-être rien. Peut-être pire. Les vignerons continueront à descendre dans leur cave chaque matin, à sentir le bois et le vin qui travaillent. Le reste, ils n'y peuvent rien.





