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Décret VCI 2026 : ce qui change pour les vignerons en AOC

Décret VCI 2026 : ce qui change pour les vignerons en AOC

Par Jennifer D.

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Jennifer D.

Le décret n° 2025-1221 du 15 décembre 2025 a été publié au Journal officiel du 16 décembre, dans le JORF n° 0294. Cinq lignes de titre, trois articles techniques, un effet net pour les vignerons des appellations d'origine contrôlée : à partir de la campagne 2026, le plafond annuel du Volume Complémentaire Individuel et le stock total stockable par exploitation s'alignent, peu importe que la production soit destinée à un vin tranquille, à un mousseux ou à un pétillant. La règle du jeu cesse d'être à géométrie variable selon le bouchon.

Pour comprendre l'enjeu, il faut revenir au mécanisme. Le VCI, défini à l'article D645-7-1 du Code rural, autorise un producteur d'AOC à produire au-delà du rendement annuel, dans la limite du rendement butoir fixé dans le cahier des charges. La fraction excédentaire ne se commercialise pas : elle entre en réserve individuelle, séparée des stocks AOC, et reste mobilisable lors d'une récolte ultérieure qualitativement ou quantitativement déficitaire. Une assurance liquide, comme l'écrit l'ODG Médoc dans son guide 2023. Un outil de gestion du risque climatique, comme le formule la Confédération des Appellations et Vignerons de Bourgogne (CAVB) dans son Guide VCI 2024.

Ce que le décret 2025-1221 modifie concrètement#

Avant le 15 décembre 2025, le cadre était fragmenté. Le décret n° 2015-1261 du 9 octobre 2015 fixait la liste des AOC autorisées à constituer un VCI, modifiée à plusieurs reprises (décret 2024-56 du 30 janvier 2024, décret 2025-6 du 2 janvier 2025) pour intégrer progressivement les vins blancs secs, les vins rouges, les rosés tranquilles et les vins de base pour mousseux et pétillants. Chaque catégorie disposait de son propre plafond annuel et de son propre plafond cumulé, négociés appellation par appellation devant le Comité national des AOC viticoles de l'INAO.

La conséquence : un producteur de Vouvray qui élabore à la fois du tranquille et du mousseux jonglait avec deux jeux de règles distincts pour la même parcelle. Un vigneron de Crémant d'Alsace, certifié aussi sur l'AOC Alsace, devait suivre deux trajectoires de calcul. Le décret 2025-1221 met fin à cette gymnastique. Selon la newsletter réglementaire de janvier 2026 du Syndicat des Vins Côtes de Provence, qui a relayé le texte le mois suivant sa publication, l'harmonisation porte sur deux points précis : le plafond du VCI annuel par récolte, et le VCI total stockable par producteur, pour chaque appellation.

Sur le terrain, là où une AOC autorise le VCI sur ses cuvées tranquilles et sur ses bases mousseux ou pétillants, le plafond annuel devient unique. Le stock total cumulé devient unique. Le producteur n'arbitre plus entre deux compteurs réglementaires : il pilote une seule réserve, libre ensuite de la mobiliser sur l'un ou l'autre de ses débouchés AOC.

Les plafonds en vigueur : un cadre déjà étendu en 2018#

Le décret de décembre n'invente pas les chiffres. Il aligne. Les plafonds eux-mêmes ont été révisés à la hausse en 2018, à l'issue du Comité national des AOC viticoles du 15 février 2018. Selon Vitisphere, qui relatait alors le projet de réforme, le plafond cumulé d'une réserve VCI a été porté de 30 % à 50 % du rendement de base d'une appellation, atteignable sur environ trois ans. Le plafond annuel individuel par producteur est passé de 10 % à 20 % du rendement annuel, à condition que la somme rendement annuel + VCI ne dépasse pas le rendement butoir.

Sur le terrain, les chiffres varient selon le cahier des charges. Le Médoc affiche un plafond annuel par récolte entre 0 et 11 hl/ha (souvent fixé à 5 hl/ha), pour un stock cumulé maximal de 27 hl/ha (28 hl/ha pour Listrac-Médoc), d'après les fiches de l'ODG Médoc. Chablis a négocié un plafond annuel approuvé à 12 hl/ha en 2024, sur une demande viticulteurs initiale de 15 hl/ha, plafonné réglementairement à 20 % du rendement annuel. Le Crémant d'Alsace travaille pour la campagne 2025 sur un VCI maximal de 10 hl/ha annuels, sans dépasser 30 hl/ha cumulés sur l'exploitation, en commun avec l'AOC Alsace cépage par cépage. La logique du décret 2025-1221 : que ces chiffres, lorsqu'ils coexistent au sein d'une même AOC sur des produits différents (tranquille + mousseux par exemple), suivent désormais la même règle de plafond.

Pourquoi maintenant : la pression climatique remplace celle des stocks#

Le timing n'est pas neutre. La filière vins française traverse depuis 2023 une séquence où la maîtrise des stocks ne se discute plus en cellier mais en cabinet ministériel. Selon Vitisphere, dans son dossier consacré aux 100 000 hectolitres de VCI accumulés à Chablis, les vendanges 2022 et 2023 ont permis aux viticulteurs chablisiens d'engranger un volume record. La récolte 2024, amputée par le gel, la grêle et le mildiou, devait tomber sous les 170 000 hectolitres, à peu près la moitié du potentiel. Sans la réserve, l'appellation aurait laissé une partie de son marché aux concurrents. Avec elle, les opérateurs ont pu commercialiser le VCI sous millésime 2023 ou l'assembler à hauteur de 15 % avec le 2024. Le millésime suivant a confirmé la fragilité du cycle : Chablis 2025 dégusté en mai 2026 a livré des rendements à nouveau touchés par le gel printanier.

Thiébault Huber, président de la Confédération des appellations et des vignerons de Bourgogne, le formulait sans détour en mars 2026 sur Vitisphere : « La meilleure des assurances climatiques est de mettre en réserve du vin. » Sa fédération a obtenu en parallèle la prolongation de l'expérimentation du VCI mis en bouteilles jusqu'en 2026, avec un plafond porté de 10 à 25 hectolitres par opérateur et par appellation sur les trois campagnes. 52 ODG bourguignons ont adopté le dispositif. La récolte 2025 marque, selon Huber, la première année où le VCI bourguignon sera mobilisable à cette échelle.

L'INAO a accompagné cette logique. Le Comité national des AOC viticoles a élargi le dispositif aux rouges en 2023 (26 appellations en réception du droit d'usage), aux rosés en juillet 2023 via l'expérimentation Cabernet d'Anjou et Côtes de Provence, puis a validé l'intégration des vins effervescents Crémant de Loire et Crémant d'Alsace dans le cadre général à partir du 2 juin 2022. Le décret 2025-1221 termine la séquence : il aligne, il harmonise, il évite que chaque catégorie ait son propre jeu de plafonds quand le producteur, lui, gère une seule cave.

Ce que ça change pour la déclaration de récolte 2026#

Pour le vigneron qui ouvre sa déclaration de récolte cet automne, l'effet ne se mesure pas en hectolitres supplémentaires mais en lisibilité administrative. Trois conséquences pratiques.

Le premier sujet : la déclaration de revendication. Le VCI s'inscrit en ligne T de la déclaration de récolte, avec les volumes en dépassement en ligne Q, comme le rappelle l'ODG Médoc. Le registre VCI, document obligatoire, accompagne la déclaration. Avant 2026, un producteur multi-débouchés tenait deux registres parallèles. À partir de cet automne, dans les appellations où l'harmonisation s'applique, un registre unique suffira.

Le deuxième sujet touche la mobilisation. Le mécanisme reste celui du remplacement : le VCI N-1 devient de l'AOC N-1, par équivalence l'AOC N devient du VCI N. Le producteur ne peut pas détenir de vieux stock VCI, sous peine de devoir le distiller via un bon avec mention « dont VCI N ». L'harmonisation ne touche pas cette règle. Elle simplifie en revanche le calcul du seuil de mobilisation lorsque le producteur a élaboré sur plusieurs catégories AOC dans la même exploitation.

Reste le suivi fiscal. Selon le guide des Vignerons Indépendants, les stocks VCI ne se valorisent pas fiscalement tant qu'ils ne sont pas déclarés en sortie pour commercialisation. Cette règle ne bouge pas. Un point que peu de communications officielles abordent : en cas de vente de l'exploitation, les volumes VCI accumulés ne sont pas cessibles et doivent être distillés comme surproduction. Cette contrainte fragilise la planification successorale des domaines familiaux qui ont constitué de larges réserves. Le décret 2025-1221 ne la traite pas.

Les angles morts du texte#

Le décret harmonise sans révolutionner. Et c'est là que se logent les questions que personne n'aime poser à voix haute.

Premier angle mort : l'harmonisation s'applique « pour chaque appellation ». Or, selon les sources réglementaires officielles, c'est l'Organisme de Défense et de Gestion (ODG) qui propose annuellement la constitution et le niveau de VCI, et le comité national de l'INAO qui décide. Un producteur travaillant sur plusieurs AOC distinctes continue de gérer autant de réserves séparées. Le décret simplifie au niveau de l'appellation, pas au niveau du domaine.

Deuxième angle mort : la qualité. La réintégration du VCI sur le marché doit garantir la fraîcheur des lots stockés. Les autorités de contrôle prélèvent par échantillonnage aléatoire pour vérifier que les volumes ne se sont pas dégradés. Plus le plafond cumulé monte, plus le risque organoleptique s'accroît, particulièrement sur des cuvées blancs secs ou rosés où l'oxydation et la perte d'arômes primaires arrivent vite. L'expérimentation VCI mis en bouteilles répond partiellement, mais l'harmonisation 2025-1221 ne traite pas le sujet conservation.

Troisième angle mort : les négociants. Selon l'étude prospective de Réussir Vigne sur la régulation des volumes viticoles, plusieurs voix dans le négoce, notamment à Chablis, plaident pour une réserve interprofessionnelle collective, qui permettrait d'amortir économiquement les chocs d'appellation. Le VCI reste individuel par construction. L'harmonisation 2025-1221 conforte ce périmètre, sans ouvrir la porte à une réserve collective.

Ce que disent les chiffres récents#

Selon les données collectées par Vitisphere et la Réussir Vigne sur la période 2024-2026, le VCI cumulé en Bourgogne a atteint des niveaux historiques sur les blancs secs. Chablis comptabilise 100 000 hectolitres en réserve, soit l'équivalent de trois mois de commercialisation moyenne de l'appellation. À l'inverse, les AOC méditerranéennes (Languedoc, Côtes du Rhône) constituent peu de VCI faute de récoltes excédentaires : la sécheresse structurelle de 2022 à 2024 a empêché les producteurs d'atteindre le rendement de base, condition préalable à la constitution.

L'écart se chiffre. Selon Vitisphere, dans son article publié le 28 avril 2026 sur la régulation, les viticulteurs méditerranéens demandent désormais des outils alternatifs au VCI, jugé inopérant dans les zones où le manque de récolte est devenu chronique. La proposition d'une « réserve climatique » à la sauce bordelaise, le « volume régulateur » évoqué par Vitisphere en 2024, navigue toujours entre projet de loi et arbitrage interprofessionnel. Côté Gironde, 28 % des demandes nationales d'arrachage sont concentrées sur le vignoble bordelais : la pression sur les volumes ne vient plus uniquement du climat, mais du marché.

Pour les appellations excédentaires, en revanche, l'harmonisation 2025-1221 arrive au bon moment. Une seule règle de plafond, un seul registre, une seule logique de mobilisation. Le vigneron qui combine, dans son cahier des charges, des cuvées tranquilles et des bases pour mousseux ou pétillants ne perdra plus de temps à ventiler ses calculs entre deux compteurs.

La question qui dérange#

Officiellement, le décret 2025-1221 simplifie. En réalité, il acte l'aveu d'une régulation à plusieurs vitesses au sein du système AOC. Les appellations qui produisent assez pour constituer un VCI accumulent une assurance climatique de plus en plus généreuse. Les appellations qui ne produisent pas assez restent à la porte du dispositif, faute de matière à mettre en réserve.

L'INAO l'a élargi aux blancs, aux rouges, aux rosés, aux effervescents. La couverture sectorielle est aujourd'hui quasi-complète. Reste le déséquilibre territorial. Selon les données publiques, le sud de la France produit en moyenne 30 % de vin en moins qu'en 2010, quand la Bourgogne et la Loire affichent des rendements stables ou en hausse certaines campagnes. Le VCI conforte les premiers, n'aide pas les seconds. Le décret 2025-1221 ne fait que verrouiller ce constat dans le marbre réglementaire.

Reste une dernière interrogation que les ODG eux-mêmes formulent à voix basse : un VCI sur-doté finit-il par devenir un mécanisme spéculatif ? Quand une cave dispose de trois mois de commercialisation en réserve, elle peut moduler ses sorties pour défendre un prix-marché. Ce n'est plus tout à fait l'esprit initial de l'assurance climatique. Les services de l'INAO contactés par la presse spécialisée en 2024 sur ce point n'avaient pas souhaité commenter.

Sources#

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