Aller au contenu
Vignobles urbains de France : le tour hors Montmartre

Vignobles urbains de France : le tour hors Montmartre

Par Sylvie M.

10 min de lecture
Lien copié dans le presse-papiers
Sylvie M.

Quand on parle de vigne en ville, tout le monde pense au Clos Montmartre et à sa fête des vendanges. C'est l'arbre qui cache une petite forêt. En dépouillant des pages de mairies et d'offices de tourisme, un soir où je cherchais autre chose, je suis tombée sur une carte mentale que personne n'avait vraiment dressée : celle des vignes qui poussent, discrètement, au pied des immeubles français. De Suresnes à Marseille, de Nantes à Toulouse, des dizaines de parcelles racontent la même chose, un territoire qui refuse d'oublier qu'il a été viticole.

Le plus étonnant, c'est que chaque ville ignore souvent l'existence des autres. Belleville se croit seule, Cachan aussi, Lyon également. J'ai eu envie de les mettre côte à côte.

Où trouver des vignes urbaines en France, hors Montmartre ?#

Hors du célèbre Clos Montmartre, la France compte plusieurs vignobles urbains répartis sur au moins neuf villes : Suresnes, Marseille, Nantes, Argenteuil, Sannois, Bordeaux, Lyon, Toulouse et Cachan. Municipaux, associatifs ou privés, ils cultivent la vigne au cœur des villes à des fins patrimoniales, pédagogiques ou commerciales.

Ce qui frappe en les rassemblant, c'est la diversité des statuts. Certaines vignes appartiennent à la municipalité, d'autres à une association de bénévoles, quelques-unes à une entreprise privée. Le tableau ci-dessous réunit les sites documentés site par site, un exercice qu'aucune source consultée ne proposait à l'échelle nationale, chacune restant enfermée dans le périmètre d'une seule ville ou de la seule Île-de-France.

Ville, siteStatutCépagesRepère chiffré
Suresnes, Clos du Pas Saint-MauriceAssociatifChardonnay, Sauvignonenviron 1 hectare, environ 5 000 bouteilles
Marseille, vignes de Saint-VictorMunicipalGrenache noirenviron 150 pieds sur 250 m²
Marseille, MicrocosmosPrivé commercialassemblage5 000 bouteilles par an
Nantes, le Pin SecMunicipalquatre cépages24 ceps plantés en 2023
ArgenteuilMunicipalPinot noir, Chardonnayreplantation depuis 1999
SannoisMunicipalChardonnay, Pinot Gris, Pinot Noirvignoble depuis 2006
Bordeaux, Château Les Carmes Haut-BrionPrivé commercialassemblage bordelais5 hectares intra-muros
Bordeaux, jardin de la BéchadeMunicipalMerlot, Cabernet-sauvignon1 000 pieds sur 1 100 m²
Lyon, Clos des CanutsAssociatifGamayenviron 300 pieds
Toulouse, Domaine de CandieMunicipalvignoble du Sud-Ouest26 hectares
CachanMunicipalSauvignon, Sémillon520 pieds sur 1 800 m²
Paris, BellevilleMunicipalChardonnay, Pinot Meunierenviron 170 à 190 pieds

Trois familles se dessinent nettement, et elles ne se ressemblent pas. Autant les prendre une à une.

Les vignes municipales, quand la ville se fait vigneronne#

C'est la catégorie la plus fournie. Une collectivité plante, entretient et vendange, souvent avec une visée pédagogique plus qu'économique. Marseille en offre un bel exemple : en mars 2011, la Ville, l'Office du tourisme et le Syndicat régional des vignerons indépendants ont installé près de 150 pieds de grenache noir sur la moitié du square Saint-Victor, soit 250 m². Le service municipal Espaces verts-Nature en a ensuite repris l'entretien. Rien à vendre, tout à transmettre.

Nantes a fait plus fort en remontant le temps. En 2023, la Ville a replanté 24 ceps de quatre cépages près du jardin communal Colibri, au Pin Sec, financés par le budget participatif. Le lieu portait de la vigne au XVIIe siècle, et un vigneron du Domaine Landron accompagne la démarche, première récolte espérée sous trois ans. J'aime cette idée d'une vigne votée par les habitants eux-mêmes.

Toulouse joue dans une autre dimension avec le Domaine de Candie, 26 hectares en pleine zone urbaine autour d'un château médiéval qui abrite le chai. Depuis une convention de 2014 avec l'Interprofession des vins du Sud-Ouest, le site sert de vitrine œnotouristique et pédagogique : cours de dégustation, découverte de la viticulture, essais d'inscription de cépages. Pour qui s'intéresse aux routes des vins et à l'œnotourisme, c'est un cas d'école. Cachan, dans le Val-de-Marne, incarne la version verte de la démarche : planté en l'an 2000, le vignoble municipal occupe aujourd'hui 1 800 m² et 520 pieds de Sauvignon et Sémillon, labellisés bio par Ecocert depuis juillet 2023, avec ateliers pour les écoliers et hôtels à insectes. Si la distinction entre les mentions vous échappe, notre guide sur le bio, le naturel et la biodynamie remet les idées en place.

En Île-de-France encore, Argenteuil renoue depuis 1999 avec un passé viticole considérable, elle qui consacra près de 1 000 hectares à la vigne avant 1789, tandis que Sannois cultive Chardonnay, Pinot Gris et Pinot Noir depuis 2006. À Bordeaux, le jardin de la Béchade abrite 1 000 pieds de merlot et cabernet-sauvignon plantés en 2002, dont les vendanges se font avec les enfants des écoles et les personnes âgées du quartier. Paris, enfin, ne se résume pas à Montmartre : au parc de Belleville, une parcelle de 250 m² plantée en 1989 produit chaque année 80 à 100 bouteilles de « Guinguet », non commercialisées, dégustées lors de la seule Fête de la Vigne et du Raisin. Le nombre de pieds y est incertain, entre 170 et 190 selon les sources municipales, et je préfère ne pas trancher.

Les clos associatifs, une mémoire entretenue à la main#

Ici, ce sont des bénévoles qui font vivre la vigne. Suresnes en est l'exemple le plus abouti. Le Clos du Pas Saint-Maurice, sur les pentes du Mont Valérien, s'étend sur environ un hectare et produit près de 5 000 bouteilles de blanc, un assemblage de Chardonnay et de Sauvignon. Le terrain fut acheté en 1926 par le maire Henri Sellier, et l'Association du Clos du Pas Saint-Maurice, forte de plus de mille membres, veille sur le lieu depuis 1984. Le vigneron actuel, Guillaume Descroix, y consacre deux jours par semaine, épaulé de bénévoles. Petite réserve honnête : les sources datent la replantation moderne de 1962 ou de 1965, pour 4 800 à 5 000 pieds, sans que je puisse trancher entre les deux.

Lyon tient son équivalent avec le Clos des Canuts, sur les hauteurs de la Croix-Rousse. Environ 300 pieds de Gamay plantés en février 1986, entretenus par l'association république des Canuts, avec une règle savoureuse : seuls les membres ayant « prêté serment de protéger leur pied de vigne » participent aux vendanges. On est loin du rendement industriel, et c'est bien là tout le sujet. Ces clos ne cherchent pas la performance, ils entretiennent un geste, comme on retrouve ce réflexe patrimonial parmi les cépages sauvés de l'oubli.

Les chais et domaines privés, un modèle à part#

Deux sites ne rentrent dans aucune des cases précédentes, et il faut le dire clairement pour ne pas les confondre avec les vignes municipales patrimoniales. À Marseille, Microcosmos est une entreprise privée et commerciale, un chai urbain installé dans le quartier du Panier. Créé au début des années 2010, il produit 5 000 bouteilles par an après un agrandissement en 2017, distribuées à 95 % en région Provence-Alpes-Côte d'Azur. Le raisin vient pour moitié d'un vignoble propre, pour moitié d'un viticulteur provençal. C'est un modèle économique, pas une association de quartier.

À Bordeaux, le Château Les Carmes Haut-Brion est le seul producteur à revendiquer une adresse intra-muros, avec un vignoble urbain de 5 hectares et un chai en métal signé du designer Philippe Starck, accessible en tramway. Grand cru privé et commercial, il n'a rien d'une initiative municipale, même s'il partage la même géographie que le jardin de la Béchade. Deux vignes dans la même ville, deux mondes.

Ce que la loi Evin autorise à dire d'un vin#

Un mot s'impose, parce qu'il explique le ton de cet article. En France, la publicité pour les boissons alcooliques obéit à la loi Evin, une « loi d'autorisation » : tout ce qui n'est pas explicitement permis est interdit. Concrètement, l'article L3323-4 du Code de la santé publique n'autorise à mentionner que des éléments objectifs, le degré d'alcool, l'origine, la dénomination, la composition, le terroir, les distinctions obtenues, les appellations, ou encore les modalités de vente et de dégustation.

Est interdit, en revanche, tout ce qui incite à consommer, associe l'alcool à un mode de vie ou à une réussite sociale, s'adresse aux mineurs, ou présente le produit de façon positive hors de ces caractéristiques objectives. Les sanctions ne sont pas symboliques : l'article L3351-7 prévoit 75 000 euros d'amende, portés jusqu'à 375 000 euros pour une personne morale. Voilà pourquoi ces vignes se racontent au prisme du patrimoine, de la géographie et de l'histoire, jamais de la dégustation vantée. C'est d'ailleurs une contrainte qui rejoint bien leur nature : ce ne sont pas des marques, ce sont des mémoires plantées. Pour resituer tout cela dans le paysage français, notre carte des régions viticoles et notre décodage des appellations AOC, AOP et IGP donnent le cadre général, et pour comprendre pourquoi Montmartre garde sa place à part, sa fête des vendanges reste le rendez-vous fondateur du genre.

Questions fréquentes#

Peut-on acheter le vin des vignobles urbains ?#

Cela dépend du statut du site. À Suresnes, la bouteille de 75 cl se vend 16 euros au profit de l'association. Le chai marseillais Microcosmos, entreprise privée, commercialise 5 000 bouteilles par an. À l'inverse, le « Guinguet » de Belleville n'est pas destiné à la vente et ne se déguste que lors de la Fête de la Vigne et du Raisin. La règle varie donc d'un lieu à l'autre.

Quel est le plus grand vignoble urbain de France ?#

Parmi les sites documentés, le Domaine de Candie à Toulouse s'étend sur 26 hectares en pleine zone urbaine, très loin devant les autres parcelles recensées, souvent inférieures à l'hectare. Il conjugue une surface exceptionnelle et un rôle pédagogique affirmé depuis la convention de 2014 avec l'Interprofession des vins du Sud-Ouest.

Ces vignes urbaines produisent-elles vraiment du vin ?#

Oui, dès lors que le site atteint une taille suffisante. Suresnes annonce près de 5 000 bouteilles de blanc, Bordeaux met en bouteille son merlot depuis 2007, Belleville tire 80 à 100 flacons par an. D'autres, comme les 24 ceps de Nantes plantés en 2023, attendent encore leur première récolte, espérée sous trois ans.

Comment reconnaître un vignoble municipal d'un domaine privé ?#

Le vignoble municipal appartient à la collectivité et poursuit un but patrimonial ou pédagogique, comme à Cachan, Marseille ou Toulouse. Le domaine privé, tel Microcosmos à Marseille ou le Château Les Carmes Haut-Brion à Bordeaux, relève d'une logique commerciale. Un clos associatif, à Suresnes ou Lyon, est lui géré par des bénévoles réunis en association.

Sources#

Lien copié dans le presse-papiers

À lire aussi