L'odeur du chêne neuf se mêle à celle, plus terreuse, des caves humides. Dans la pénombre des chais de la Côte d'Or, les pipettes plongent, remontent, déposent quelques centilitres pourpres dans le verre. Mai 2026, ce n'est pas Bordeaux ; il n'y a pas ici de campagne de primeurs réglée comme un ballet, pas de semaine officielle, pas de grand orchestre médiatique. La Bourgogne déguste ses cuves chez les négociants et dans les domaines, à un rythme plus discret. C'est précisément cela qui rend l'exercice intéressant : on goûte un vin qui n'a pas encore appris à se montrer.
Le millésime 2025, dont les premières expressions se laissent enfin approcher, raconte déjà beaucoup. Une chronologie inhabituelle, d'abord. Une matière, ensuite, qui surprend par sa souplesse. Et tout autour, un marché qui sort de plusieurs années de surchauffe, comme une mer qui se retire après la tempête.
Une chronologie hors norme : août, et puis tout s'enchaîne#
Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur Anjou 2025 : le chenin solaire avant la Fête de mai.
Il faudra peut-être réécrire les manuels. Le 18 août 2025, en Bourgogne, on coupait déjà du raisin pour le Crémant. Pas une exception locale, pas une parcelle isolée, mais bien le coup d'envoi général d'une saison parmi les plus précoces de l'histoire récente du vignoble, selon le BIVB. Les Chardonnay de la Côte de Beaune ont suivi, ramassés entre le 23 et le 25 août, soit deux à trois semaines d'avance sur les dates auxquelles les vignerons étaient habitués. Les Pinot Noir, eux, ont été rentrés autour des 27 et 28 août.
Ce calendrier comprimé n'est pas anodin. Il a obligé certaines équipes à improviser, à recruter en urgence, à arbitrer entre parcelles. À l'hiver, plusieurs vignerons m'ont raconté ces nuits courtes, ces matinées brumeuses où l'on guettait l'acidité comme on guette une lumière qui décline. Le millerandage, important en début de cycle, et deux épisodes caniculaires de l'été ont ensuite façonné des baies plus petites, à la peau plus épaisse. C'est une matière concentrée, dense, qui est entrée dans les cuves.
Septembre a complété le tableau. Selon la DRAAF Bourgogne-Franche-Comté, le mois a apporté 102 mm de précipitations, environ 30 mm au-dessus de la normale, pour une température moyenne de 16°C et 156 heures d'ensoleillement, soit 45 heures de moins que d'habitude. Les caves étaient déjà presque pleines.
Volumes : le grand retour, mais lisons-le doucement#
On parle souvent du millésime au verre. Ici, il faut d'abord en parler à l'hectolitre. La Côte-d'Or a rentré 396 000 hectolitres en 2025, pour un rendement autour de 40 hl/ha, soit +52 % par rapport à 2024. L'Yonne, qui abrite Chablis, signe un rebond plus spectaculaire encore : 498 000 hectolitres, soit +97 % sur un an. La Saône-et-Loire, à 685 300 hectolitres, a payé un tribut plus lourd aux canicules d'août, selon la DRAAF.
Sur l'ensemble, la Bourgogne progresse de +45 % sur un an, d'après le BIVB. Le chiffre est juste, et il est trompeur. Il rebondit sur 2024, qui fut désastreuse, avec 1,21 million d'hectolitres seulement, soit -36,4 % par rapport à 2023. Comparé à une moyenne plus longue, le millésime 2025 ressemble plutôt à une normalisation qu'à une abondance. Les caves respirent, elles ne débordent pas. Les stocks à fin juillet 2025 dépassaient quand même de +5,9 % la moyenne quinquennale, selon les données reprises par K6FM. Cette nuance compte pour comprendre la suite.
Le profil 2025 dans le verre : ce qu'on commence à percevoir#
J'ai du mal à trancher tout de suite. Sur ce point, j'hésite encore, parce qu'un vin élevé six mois ne dit pas tout d'un vin élevé dix-huit. Mais une cohérence se dessine, et elle est confirmée par les premiers comptes rendus publiés, notamment par Info-Beaune.
Les rouges de la Côte de Nuits#
La Côte de Nuits offre des Pinot Noir dont les tanins paraissent soyeux, presque caressants, autour de petits fruits rouges très précis : la cerise burlat, la framboise écrasée. La couleur, elle, ne triche pas. Elle est dense, comme étirée par un vermillon profond. Les degrés alcooliques restent mesurés, autour de 13 % vol, ce qui apporte une légèreté précieuse. L'équilibre tient à peu de choses, à cette fraîcheur de bouche qui empêche le fruit mûr de basculer dans la confiture.
C'est un profil qui rappelle, prudemment, la souplesse de 2018 ou la précision de 2015, sans qu'on puisse encore parier sur la longévité. Les comparaisons que l'on entend parfois avec le mythique club des "années en 5", de 1985 à 2005 puis 2015, sont à prendre au conditionnel : ce sont des paris d'amateurs et de vignerons, pas un verdict critique. Burghound et Galloni n'ont, à ce stade, pas publié de notes accessibles publiquement sur le millésime, l'essentiel de leur travail restant derrière paywall.
Les blancs de la Côte de Beaune#
Pour les blancs, deux typologies se distinguent dans les cuves. La première joue la fraîcheur, sur des fruits blancs nets, poire pochée, pomme reinette, citron jaune. La seconde s'élargit, déploie des fruits exotiques, mangue à peine mûre, fruit de la passion. Les Chardonnay 2025 affichent autour de 12 % vol, une concentration aromatique nette, et surtout des acidités préservées par la fraîcheur des nuits estivales.
Pour les Meursault et Puligny les plus aboutis, le pic de plaisir est attendu entre 2029 et 2032, selon les premières estimations relayées par portail-vins.com. Une fenêtre de garde de cinq à dix ans, donc, qui place le millésime parmi les blancs accessibles plutôt que parmi les vins de très longue garde. Les rouges villages et premiers crus s'inscrivent dans une fourchette comparable, cinq à douze ans.
C'est dans ces nuances que le métier se voit. Une vendange précoce, une matière concentrée, une chaleur d'été, et pourtant des acidités encore là. Le geste, ici, compte autant que le résultat.
Les Hospices de Beaune 2025 : trois records, et un signal#
Dimanche 16 novembre 2025, dans la salle des Hospices, la 538e vente a livré son chiffre : 18 754 670 € hors frais, troisième meilleure vente de l'histoire de l'institution, selon le bilan de la Ferme de la Ruchotte. Pour comparaison, 2024 avait totalisé 13,9 M€ pour 439,5 fûts à 31 647 €/pièce.
Cette année, 539 fûts ont changé de main, dont 428 rouges et 111 blancs, à un prix moyen de 33 930 € la pièce, en hausse de +4,6 % sur un an, et au-dessus du seuil des 30 000 € pour la cinquième année consécutive. La Pièce de Charité, traditionnel baromètre du marché et du cœur, est partie à 400 000 € pour un Pommard 1er Cru Les Rugiens, adjugé à Li Zhongliang, depuis Pékin, selon Bourse Inside. C'est le plus haut prix jamais atteint pour une Pièce de Charité issue d'un Premier Cru, pas d'un Grand Cru.
Que faut-il en lire ? Que les acheteurs asiatiques restent là, malgré tout. Que les sommets se tiennent. Mais aussi, peut-être, que la valeur se concentre sur les pièces emblématiques, pendant qu'en bas de l'échelle, le marché négocie autrement.
Le marché 2025 : une normalisation qui ne dit pas son nom#
Pendant ce temps, le vrac de Bourgogne Blanc a perdu entre 10 et 33 % par rapport à son pic récent, selon Vitisphere. Le vrac Meursault, à l'inverse, a progressé de +3 %. C'est l'image d'une pyramide qui se réorganise : les sommets tiennent, les bases respirent, le marché trie. Vitisphere résume d'une formule sobre, "les volumes croissent plus vite que les valeurs", qui en dit long sur le climat actuel.
À l'export, l'année 2024 a refermé un cycle exceptionnel : 1,645 milliard d'euros, +9,3 % en valeur, +8,9 % en volume, selon le BIVB, et un dépassement symbolique du milliard six cents millions pour la première fois. Les États-Unis, premier client, avaient bondi de +15,9 % en volume et +26,2 % en valeur. Janvier-juillet 2025 a confirmé la trajectoire : 57 millions de bouteilles expédiées, soit +5,6 %, pour 951 M€, +2,7 %, malgré la taxe douanière américaine de 15 % entrée en vigueur dès août 2025.
Et pourtant, dans les vignes mêmes, l'argent continue de couler. La Côte-d'Or a vu ses prix de vignes grimper à 1 022 600 €/ha en 2024, soit +11,3 % sur un an, selon Génération Vignerons. Premier département viticole de France en valeur foncière. Pour mémoire, le Bourgogne Fine Wine Index publié en mars 2026 affiche +1,2 % pour les Grands Crus et +0,7 % pour les Premiers Crus, ce qui est loin de signer un retournement de tendance.
Quelques noms et un guide#
Le Guide Vert RVF 2026 a couronné trois nouveaux trois étoiles en Bourgogne, le Domaine Duroché, Étienne Sauzet et Philippe Pacalet, selon Nouvelles Gastronomiques. C'est suffisamment rare pour être noté, surtout pour un millésime qui se goûte encore en cuve. Côté domaines à surveiller spécifiquement sur 2025, les sources mentionnent Méo-Camuzet à Vosne-Romanée, Roulot à Meursault, Leflaive à Puligny-Montrachet. La liste est partielle, comme toujours, mais elle balise.
Pour qui ne dispose pas d'allocations chez ces maisons, les bonnes appellations village d'un négoce sérieux restent souvent l'accès le plus serein, surtout dans un millésime aussi homogène. Les amateurs de Chardonnay garderont en tête la fraîcheur de cette année, dans la lignée de l'analyse Meursault contre Chablis. Et ceux qui aiment lire un millésime jeune avant de juger se reporteront utilement aux notes de vendanges 2025 par région, pour situer la Bourgogne dans son contexte français.
Ce que je retiens, à mi-mai 2026#
Quelque chose se joue ici, entre la précocité et la souplesse, entre le record d'enchères et la normalisation des prix de vrac. Un millésime qui ne ressemble à aucun autre dans sa chronologie, mais qui retrouve, dans le verre, une certaine grammaire bourguignonne, fruits rouges précis, acidités tenues, alcools modérés.
Pour la garde longue, je ne sais pas trop quoi en penser. Les rouges qui se goûtent aujourd'hui sont irrésistibles, presque trop charmeurs ; ce sont précisément ces millésimes-là qui parfois trompent leur monde. Pour les blancs, en revanche, j'ai moins de doutes. Il y a une netteté, une lumière, qui me rappelle des cuves d'autrefois, à un âge où je débutais et où l'on parlait encore de la fraîcheur comme d'une évidence, pas d'un trésor menacé.
Rendez-vous en 2027, quand les premiers villages sortiront en bouteille. La Bourgogne, comme toujours, se fera attendre.
Sources#
- BIVB, Communiqué millésime 2025
- Portail Vins, Vendanges précoces 2025 et domaines à suivre
- DRAAF Bourgogne-Franche-Comté, Conjoncture agricole octobre 2025
- Info-Beaune, Bourgogne, un millésime 2025 prometteur
- Ferme de la Ruchotte, Vente des Hospices de Beaune 2025, les chiffres
- Bourse Inside, Marché asiatique et Pièce de Charité 2025
- Info-Beaune, Bilan exports BIVB 2024
- K6FM, Situation économique des vins de Bourgogne 2025
- Vitisphere, Pas de crise grâce aux prix en baisse
- Vin-Malin, Millésime 2025, précocité, contrastes et promesses
- Nouvelles Gastronomiques, Guide RVF 2026, trois nouveaux 3 étoiles en Bourgogne
- Génération Vignerons, Prix des vignes 2025





