La première fois qu'on m'a servi un Apremont, c'était au pied des pistes, dans un chalet qui sentait le fromage fondu à trois mètres de la porte. Le verre était froid, le vin léger, presque tranchant, avec ce petit goût de pomme verte qui coupait net le gras de la fondue. Je me souviens avoir pensé que je passais à côté de quelque chose depuis des années. Les vins de Savoie, on les boit en vacances et on les oublie en rentrant. C'est une erreur. Derrière la carte postale se cache l'un des vignobles les plus singuliers de France, planté de cépages qu'on ne trouve nulle part ailleurs.
Ce n'est pas un vignoble comme les autres. C'est un archipel de parcelles accrochées à la montagne, éparpillées entre lacs et sommets, sur des terroirs que la géologie alpine a rendus complètement imprévisibles.
Un vignoble alpin éclaté sur quatre départements#
La Savoie viticole tient dans un mouchoir de poche : environ 2 100 hectares en production, selon les sources et l'année de mesure. Wikipédia avance 2 108 hectares pour 2024, le syndicat officiel parle plutôt de 2 000 hectares « ronds ». Autant dire une goutte d'eau à l'échelle française, une fraction de pour cent du vignoble national. Et pourtant, cette petite surface se disperse sur quatre départements : l'essentiel en Savoie (autour de 1 863 hectares), le reste en Haute-Savoie (près de 245 hectares), avec quelques communes dans l'Ain et une en Isère. L'appellation Vin de Savoie couvre à elle seule vingt-huit communes savoyardes, vingt en Haute-Savoie, deux dans l'Ain et une en Isère.
Le climat ne facilite rien. On est ici en régime semi-continental sous influence montagnarde : des étés qui peuvent taper fort, des hivers rudes, et une centaine de jours de gel par an en moyenne. L'ensoleillement tourne autour de 1 870 heures annuelles, jusqu'à 2 000 heures dans les secteurs les mieux exposés, mais les précipitations restent généreuses, de 1 000 à 1 200 millimètres par an, davantage encore en altitude. Les vignes s'étagent généralement entre 250 et 600 mètres, avec des îlots plus hauts du côté de Seyssel ou de Chignin, et quelques parcelles poussées jusqu'à 850 mètres vers Montmélian ou Saint-Jean-de-la-Porte. Le sol, lui, est le plus souvent caillouteux, hérité des moraines glaciaires et des cônes d'éboulis, avec des exceptions calcaires et marneuses du côté de Chignin et Jongieux. Rien à voir avec les grands plateaux réguliers d'autres régions viticoles.
Côté appellations, quatre noms structurent l'ensemble : Vin de Savoie et Roussette de Savoie, tous deux reconnus en AOC par le décret du 4 septembre 1973 (après un statut VDQS obtenu dès 1954 pour le premier), Seyssel, la doyenne, promue AOC en 1942, et Crépy, reconnue en 1948. Sur la production, mieux vaut citer un chiffre daté : le vignoble savoyard dans son ensemble tournait autour de 108 000 hectolitres en 2023.
Les cépages font tout le caractère savoyard#
C'est là que se joue l'intérêt réel de la Savoie. Le syndicat revendique une vingtaine de cépages autorisés dans l'aire, dont certains n'existent qu'ici. Quatre d'entre eux méritent qu'on s'y arrête.
La Jacquère, colonne vertébrale des blancs#
La Jacquère est le cépage blanc le plus planté de Savoie, de loin. On l'estime autour de 1 000 hectares, même si ce chiffre circule via une seule source et mérite un « environ ». C'est elle qui remplit les verres d'Apremont et d'Abymes, ces blancs légers, floraux et minéraux, sur la pomme verte, les agrumes et la fleur blanche. Rien de tape-à-l'œil, mais une droiture, une fraîcheur, une salinité qui collent parfaitement à la cuisine locale. C'est le vin d'altitude par excellence : on le boit jeune, frais, sans se poser de questions.
Altesse et Roussette, le blanc qui vieillit#
L'Altesse, qu'on appelle aussi Roussette, joue dans une autre catégorie. Cépage blanc rare et qualitatif, elle donne exclusivement l'AOC Roussette de Savoie, sur des arômes de fruits jaunes, de coing, de miel et de fruits secs. C'est un vin qui a de la matière, qui tient quelques années en cave, à l'opposé de la Jacquère qu'on boit sur le fruit. La Roussette de Savoie se décline aussi en quatre crus, Frangy, Marestel, Monterminod et Monthoux, sur des surfaces confidentielles. On retrouve d'ailleurs l'Altesse plus au nord, à Seyssel, où elle signe des blancs tranquilles, et où elle s'assemble à la Molette pour donner les mousseux de l'appellation.
La Mondeuse, un rouge qui ne ressemble à personne#
Si la Savoie n'était qu'un vignoble de blancs, on s'ennuierait un peu. Heureusement, il y a la Mondeuse. C'est le principal cépage rouge du coin, et c'est une personnalité : robe pourpre profonde, structure marquée, notes épicées, tanins bien intégrés. Longtemps boudée, elle revient en force parce qu'elle offre exactement ce que cherchent les amateurs d'aujourd'hui, du fruit, de la fraîcheur et du caractère sans lourdeur. Je ne saurais pas vous dire combien d'hectares elle occupe précisément aujourd'hui, la donnée m'échappe, mais son épicentre qualitatif porte un nom : Arbin, sur lequel je reviens plus bas.
Gringet et Persan, les cépages qu'on a failli perdre#
Et puis il y a les rescapés. Le Gringet d'abord, cépage endémique des environs d'Ayze et de Bonneville, cultivé sur à peine une quinzaine d'hectares. Longtemps on l'a cru cousin du Savagnin jurassien ou du Traminer alsacien : les tests ADN du généticien José Vouillamoz ont tranché, il n'a aucune parenté avec eux. Un vrai unique au monde.
Le Persan, ensuite, raconte une histoire plus dramatique. Originaire de la vallée de la Maurienne, autour de Saint-Jean-de-Maurienne, il couvrait plusieurs centaines d'hectares au milieu du vingtième siècle avant de sombrer jusqu'à quelques hectares résiduels, sauvé in extremis par une poignée de vignerons, dont Michel Grisard au Prieuré Saint-Christophe. Sa réintégration officielle dans l'encépagement autorisé remonte à la fin des années 2000, avec une reconnaissance de la mention sur étiquette évoquée plus récemment. Honnêtement, sur la chronologie exacte de ce retour, les sources ne s'accordent pas et je préfère ne pas trancher. Ce qui compte, c'est le sauvetage lui-même, ce réflexe patrimonial qui traverse tout le vignoble et qu'on retrouve ailleurs parmi les cépages sauvés de l'oubli. Il y a quelque chose de touchant à voir un cépage passer de la quasi-disparition à la bouteille de collection, comme si la montagne refusait obstinément de laisser filer sa mémoire liquide.
Arbin et Chignin-Bergeron, les deux crus à connaître#
Sur les seize dénominations géographiques de l'AOC Vin de Savoie, auxquelles s'ajoutent les quatre crus de la Roussette de Savoie, deux valent qu'on s'y attarde vraiment.
Arbin, c'est la Mondeuse dans sa version la plus sérieuse. La dénomination impose ce cépage à 100 %, sur un terroir spectaculaire d'éboulis calcaires posés sur du granite affleurant, exposé plein sud-est, avec ces fameuses « terres noires » issues des marnes de l'Oxfordien. Reconnu VDQS en 1957 puis AOC en 1973, le cru reste minuscule : 34,9 hectares plantés en 2024, pour 1 914 hectolitres produits à un rendement de 55 hectolitres par hectare. Autant dire une rareté.
Chignin-Bergeron joue une autre partition, celle du blanc de gastronomie. Ici, un seul cépage autorisé, la Roussanne, appelée localement Bergeron, en pureté totale. Sur les communes de Chignin, de Porte-de-Savoie (Francin) et de Montmélian, elle donne des blancs amples, gras, aromatiques, qui n'ont plus grand-chose de la légèreté alpine à laquelle on résume trop vite la Savoie. Si vous voulez comprendre que ce vignoble sait aussi faire des vins de garde, c'est par là qu'il faut commencer.
Pour situer l'ensemble dans la logique française des appellations AOC et AOP, retenez que l'AOC Vin de Savoie générique reste très majoritairement blanche, mais moins qu'on ne le croit : la répartition 2024 s'établissait autour de 51 % de blanc, 31 % de rouge, 9 % de rosé et près de 10 % d'effervescent. C'est en incluant la Roussette de Savoie et Seyssel, deux appellations entièrement blanches, que le vignoble bascule franchement du côté des blancs.
Ce que la Savoie met à table#
Un vin de montagne se comprend d'abord à table, et là, la Savoie est imbattable sur son propre terrain. La Jacquère d'Apremont fait merveille avec toute la cuisine fromagère locale : son acidité coupe le gras de la fondue, de la raclette et de la tartiflette, et elle accompagne aussi bien les poissons du lac, féra ou omble chevalier, que les fromages du cru, Tomme des Bauges, Beaufort, Reblochon. C'est l'un des accords régionaux les plus évidents qui soient, le genre de mariage que je recommande sans hésiter dès qu'on me parle d'accords vin et fromage.
La Mondeuse, elle, réclame plus de matière dans l'assiette : diots savoyards, charcuteries de montagne, et surtout le gibier, chamois, sanglier ou chevreuil, dès que la saison de chasse arrive. C'est un rouge fait pour les tablées d'altitude, pas pour les apéritifs distraits.
Reste que ces vins voyagent mal dans les têtes. On les cantonne au ski et au chalet, alors qu'ils tiennent tête, pour certains, à des appellations bien plus cotées. La proximité du lac d'Annecy, où l'on va jusqu'à élever du vin sous l'eau, rappelle d'ailleurs à quel point ce coin des Alpes aime détourner ses lacs et ses montagnes pour en faire des terroirs. La prochaine fois qu'un serveur vous tend un Chignin-Bergeron ou une Mondeuse d'Arbin, prenez le temps. Ce sont des vins qui méritent mieux que le sort qu'on leur réserve.





