Il y a dans ce verre quelque chose qui dérange. Pas le vin, non. Le vin est bon, parfois excellent. Ce qui dérange, c'est l'étiquette. Ou plutôt l'absence de ce qu'on attend d'une étiquette française : pas d'appellation, pas de terroir revendiqué, pas de château, pas de clos. Juste "Vin de France". Trois mots qui sonnent comme un aveu d'anonymat pour les uns, et comme une déclaration de liberté pour les autres.
La catégorie Vin de France, anciennement "vin de table" jusqu'à sa refonte par le décret du 5 novembre 2010, est la plus libre de la pyramide viticole française. Pas de rendement maximal imposé, assemblage autorisé entre régions, cépages et millésimes. Et c'est cette liberté qui, contre toute attente, séduit de plus en plus les acheteurs hors de nos frontières. Alors que les exportations globales de vins et spiritueux français reculent de 8 % en 2025, les Vins de France progressent. Le paradoxe mérite qu'on s'y arrête.
La thèse : une catégorie faite pour l'export#
Les chiffres sont têtus. En 2025, 366 millions de bouteilles de Vin de France ont été exportées, en progression de 2 %. La catégorie pèse 16 % des volumes export français. En grande distribution, les volumes ont grimpé de 2,2 % et la valeur de 3,5 %. Les VSIG (Vins Sans Indication Géographique) avec mention de cépage totalisent 253 millions d'euros de chiffre d'affaires, stables. Les VSIG sans cépage, eux, atteignent 216 millions d'euros, en hausse de 5,9 %.
Ces chiffres ne sont pas spectaculaires en valeur absolue. Mais dans un contexte où la production française a chuté à 39,3 millions d'hectolitres en 2024 (recul de 18 %) et où le marché américain s'est contracté de 21,2 % à 3 milliards d'euros sous l'effet des tarifs douaniers, une croissance même modeste relève de l'exception.
Pourquoi cette résistance ? Parce que le Vin de France parle un langage que les acheteurs internationaux comprennent. Un acheteur de Total Wine aux États-Unis l'a formulé lors de la Best Value Vin de France Selection, le concours annuel dédié à la catégorie, dont la seizième édition s'est tenue en 2026 sous l'égide des Oenologues de France : "les étiquettes sont faciles à comprendre". Dit comme ça, ça paraît banal. Sauf que c'est le problème central du vin français à l'export depuis des décennies. Un consommateur à Denver ne sait pas ce qu'est un Côtes-du-Rhône Villages Visan. Il sait ce qu'est un Grenache.
On perçoit ici la force de la formule : un cépage en grand sur l'étiquette et un prix accessible, le tout sous une origine "France" qui rassure. C'est le Nouveau Monde à la française, si on veut. Et ça marche. Le Royaume-Uni a augmenté ses achats de 17 %, le Canada de 12 %, les États-Unis de 11 % (malgré le contexte tarifaire), le Danemark de 10 %.
L'antithèse : le fourre-tout sans âme#
Mais regardons l'autre face. J'ai dégusté des Vins de France à des salons, et il faut être franche : certains sont d'une platitude confondante. La liberté d'assemblage multi-régions et multi-cépages, sans contrainte de millésime, c'est aussi la possibilité de produire des vins industriels sans caractère. Pas de rendement plafonné signifie des vignes poussées au maximum. Pas de lien au terroir signifie une traçabilité floue pour le consommateur.
Les mentions interdites en Vin de France disent quelque chose d'important sur le positionnement de cette catégorie : pas le droit d'écrire "Château", "Domaine", "Clos", ni "mis en bouteille à la propriété". Tous les cépages sont autorisés, sauf le Riesling, le Gewurztraminer et le Savagnin à l'étiquetage, ces trois étant réservés aux appellations alsaciennes et jurassiennes. La catégorie est construite pour ne pas empiéter sur le système d'appellations. C'est sa condition d'existence.
Le représentant de Systembolaget, le monopole suédois, a salué lors de la Best Value Selection "la liberté d'expression" des VDF. Un acheteur d'Atlantis Resorts aux Émirats arabes unis a parlé de "vins créatifs". Ce vocabulaire est révélateur : ce qu'on apprécie ici, c'est l'absence de contraintes, pas la présence d'une identité.
Et quand le vin français se vend sur l'absence de contraintes plutôt que sur la force d'un terroir, quelque chose ne va pas. Ou alors quelque chose a changé, et on refuse de le voir. Le Royaume-Uni, marché résilient avec 3 % de progression en volume, achète du VDF précisément parce qu'il est lisible et bon marché. Pas parce qu'il rêve de Languedoc.
Les rebelles qui brouillent les lignes#
Il y a une catégorie de vignerons VDF qui, elle, n'a rien à voir avec le vin industriel. Et c'est un phénomène qui déroute pas mal de monde dans la viticulture française.
Le Mas de Daumas Gassac, fondé en 1974 (premier millésime en 1978), qualifié de "Lafite du Languedoc" par GaultMillau, produit en Vin de France parce que son assemblage ne rentre dans aucune appellation locale. Le Domaine de Trévallon, créé par Eloi Dürrbach, est en IGP Alpilles parce que son assemblage syrah-cabernet sauvignon est interdit en AOC Les Baux-de-Provence. Richard Leroy, en Loire, est passé en VDF après ce qu'il décrit comme des "désaccords profonds avec l'INAO".
La liste est longue. Jean-François Ganevat dans le Jura, Alexandre Bain à Pouilly, Mark Angeli et Stéphane Bernaudeau en Loire, Jérôme Bressy au Domaine Gourt de Mautens dans le Rhône, Jean-Michel Stéphan à Côte-Rôtie, Henri Milan en Provence. Et puis il y a Kenjiro Kagami, vigneron japonais installé dans le Jura au Domaine des Miroirs, dont 80 % de la production part au Japon.
Ces vignerons ne sont pas en VDF par défaut. Ils y sont par choix, souvent après un conflit avec le système d'appellations. Leur production est confidentielle, leurs prix sont élevés, leurs bouteilles s'arrachent. Ce sont des vignerons qui ont choisi la liberté, et la catégorie VDF est le seul cadre légal qui les accueille sans leur imposer de compromis sur les assemblages ou les pratiques.
C'est aussi la seule catégorie qui permet la désalcoolisation totale, depuis une reconnaissance obtenue en 2023. Ce détail technique ouvre la porte au segment no & low alcohol qui progresse vite, et positionne le VDF comme terrain d'expérimentation pour des formats que les AOC ne peuvent pas couvrir.
Le vrai débat : identité contre flexibilité#
J'ai du mal à trancher sur ce dossier. D'un côté, je vois une catégorie qui fait exactement ce qu'on reproche au vin français de ne pas faire : s'adapter et aller chercher le consommateur là où il est. De l'autre, je vois une érosion de ce qui fait la singularité du vin français. Si la proposition se résume à "un bon vin pas cher avec un cépage en gros sur l'étiquette", en quoi est-ce différent d'un vin chilien ou australien ?
La réponse tient dans le contexte export. Les exportations françaises de vins et spiritueux totalisent 14,3 milliards d'euros en 2025, en baisse de 7,9 %. Le vin est le troisième secteur d'export français, derrière l'aéronautique et les cosmétiques. Sur un marché qui se contracte, le VDF est la seule catégorie qui croît à l'international. Les acheteurs au salon ProWein ne sont pas dupes : ils savent que derrière "Vin de France" se cache une gamme qui va du générique industriel au vin d'auteur vendu sur allocation. La catégorie couvre tout le spectre, et c'est à la fois sa force et sa faiblesse.
Le vrai clivage n'est pas entre VDF et AOC. Il est entre les VDF qui utilisent la liberté pour produire mieux (assemblages impossibles en appellation, cépages bio ou nature hors normes, expérimentations) et ceux qui l'utilisent pour produire plus vite et moins cher. Les deux coexistent sous la même étiquette, et c'est ça qui rend la catégorie illisible pour qui ne connaît pas les noms.
Ce que je retiens#
Le Vin de France est le seul segment export français en croissance en 2026. C'est un fait. Que cette croissance repose sur la simplicité de lecture plutôt que sur la complexité du terroir, c'est un autre fait, et il dérange une partie de la filière.
Les vignerons rebelles qui produisent en VDF par conviction prouvent que la catégorie peut porter de l'excellence. Les volumes industriels qui l'accompagnent prouvent qu'elle peut aussi porter de la banalité. Le système d'appellation français a été construit pour garantir un lien entre le vin et son lieu. Le VDF assume la rupture de ce lien.
Les acheteurs internationaux, eux, s'en moquent. Ce qu'ils veulent, c'est du vin français qui se vend. Et en 2026, le Vin de France se vend.
Sources#
- Vin de France Pro, la dénomination et les types de vin
- Au Cœur du CHR, les Vins de France progressent
- Pleinchamp, exportations de vins et spiritueux en recul de 7,9 %
- Vitisphere, Best Value Vin de France Selection 2026
- iDealwine, ces vignerons rebelles qui quittent les appellations
- Vino-joy, French wine and spirits exports fall to 25-year low





