Il y a, dans le mot arrachage, quelque chose qui serre la gorge d'un vigneron. On ne dit pas tailler, ni reposer la terre. On dit arracher, comme on retire une dent, comme on coupe un lien. Et pourtant, ce printemps, c'est ce verbe-là que le Cognac a choisi de prononcer. Le 30 avril 2026, le Bureau national interprofessionnel du Cognac, le BNIC, a ouvert un arrachage temporaire primé à 4 500 euros l'hectare. Temporaire, le mot compte. Il dit l'espoir glissé dans la blessure.
Je reviens d'une journée passée du côté de la Grande Champagne, ces coteaux blancs de craie où l'ugni blanc mûrit pour devenir eau-de-vie. Le chai sentait le rancio et le bois ancien. Le vigneron qui m'accueillait, la soixantaine, parlait de ses parcelles comme on parle d'un enfant qu'on hésite à laisser partir. Réduire la voilure, oui. Mais arracher pour de bon, jamais. C'est exactement cette nuance que le nouveau dispositif essaie de respecter.
Deux mécanismes qu'il ne faut pas confondre#
Avant d'aller plus loin, une précision s'impose, car la confusion est partout. Le Cognac a en réalité actionné deux mécanismes successifs, et ils n'ont rien à voir.
Le premier, c'est le VCCI, ce mécanisme d'adaptation du vignoble activé dès février 2025. Sans le moindre financement public : pas de prime, seulement une majoration du rendement individuel pour ceux qui acceptaient de réduire leurs surfaces. Discret, presque silencieux, il a tout de même conduit à l'arrachage d'environ 1 718 hectares sur l'année 2025. Une première saignée, volontaire et sans filet.
Le second, celui dont tout le monde parle aujourd'hui, c'est l'arrachage temporaire primé, annoncé le 30 avril 2026. Lui, il met de l'argent sur la table. La prime totale atteint 4 500 euros par hectare : 3 000 euros versés la première année, puis un solde de 1 500 euros après cinq ans. Et si le vigneron décide finalement de transformer son arrachage temporaire en définitif, un bonus de 1 500 euros supplémentaires s'ajoute, portant l'aide à 6 000 euros l'hectare en s'adossant au plan national.
Temporaire, donc. Le viticulteur s'engage à ne pas replanter pendant cinq ans au minimum, mais il conserve ses droits de plantation. La réglementation européenne, étendue à treize ans, lui laisse même une fenêtre de retour entre la sixième et la treizième année. La terre se repose, elle ne meurt pas. C'est tout l'inverse de ce qui se joue ailleurs.
Charentes contre Gironde, deux philosophies de la coupe#
Quand je pense à Bordeaux, je pense à des rangs nus qui ne reviendront pas. Là-bas, l'arrachage a été définitif : 18 000 hectares effacés entre 2023 et 2025, soit 15 % du vignoble girondin, qui passe désormais sous la barre des 90 000 hectares, une chute de 18 % en trois ans. Les primes, de 4 000 à 6 000 euros l'hectare selon les plans, s'accompagnaient d'une condition sèche : les droits de plantation perdus, aucune replantation en AOP pendant six campagnes. J'en ai parlé en détail dans mon bilan de l'arrachage bordelais 2026, et la différence de ton avec les Charentes est saisissante.
Car le Cognac, lui, a refusé cette voie. L'arrachage définitif, m'a-t-on dit là-bas, n'a pas convaincu la région viticole charentaise. On a préféré la réversibilité, l'idée d'un vignoble qu'on met en sommeil plutôt qu'au tombeau. Deux territoires en crise, deux réponses opposées. L'une tranche, l'autre temporise. Je ne sais pas, honnêtement, laquelle l'Histoire jugera la plus sage. La réversibilité a un coût : celui de différer la décision, peut-être de la rendre plus douloureuse encore.
Pourquoi en arriver là#
Pour comprendre ce geste, il faut regarder les chiffres en face, et ils sont rudes. Sur la campagne d'août 2024 à juillet 2025, les expéditions de cognac sont tombées à 154,6 millions de bouteilles, en recul de 4,2 % en volume, pour environ 2,7 milliards d'euros, en chute de 13,4 % en valeur. Pire encore sur l'année civile 2025 : 141 millions de bouteilles, le plus bas niveau depuis 2008-2009, seize ans en arrière. La valeur des expéditions, qui culminait à 3,6 milliards d'euros en 2021, est retombée à 2,2 milliards en 2025. Près de 39 % envolés en quatre ans.
Deux marchés étranglent la filière. La Chine, d'abord, qui pesait environ 20 % des exportations et s'est effondrée de 24,4 % en valeur sur la dernière campagne. En cause, des droits antidumping définitifs entrés en vigueur le 5 juillet 2025, compris entre 27,3 % et 34,9 % selon les producteurs, soit un taux moyen de 32,2 %, pour une durée de cinq ans. Une riposte de Pékin aux surtaxes européennes sur les véhicules électriques chinois, le cognac payant pour l'automobile.
Là se cache une injustice que je tiens à souligner. Les grandes maisons, Hennessy chez LVMH, Martell chez Pernod Ricard, Rémy Martin chez Rémy Cointreau, ont été exemptées de ces droits en acceptant un engagement de prix minimum avec la Chine. Leurs dépôts de garantie versés depuis octobre 2024 leur sont même remboursés. Ce sont donc les petits, les indépendants sans bras de levier diplomatique, qui encaissent le choc de plein fouet. Le même ressort que celui que je décrivais à propos des tarifs douaniers qui frappent le vin français : les géants négocient, les artisans subissent.
Les États-Unis, premier marché en volume avec environ 36 % des exportations et près de la moitié du chiffre d'affaires, n'arrangent rien. Les tarifs américains, montés à 20 % le 3 avril 2025, ont été ramenés à 15 % par l'accord dit de Turnberry du 21 août 2025. Un répit, pas une délivrance.
Le résultat tient en une image : un vignoble qui produit pour des marchés qui se ferment. Les stocks équivalent désormais à onze années de ventes, contre sept à huit avant la crise. Quelque 3 840 hectares se retrouvent sans débouché depuis la fermeture chinoise. Le BNIC a même abaissé le rendement commercialisable à 7,65 hectolitres d'alcool pur par hectare pour 2025 et 2026, contre 8,6 en 2024. On freine la production faute de pouvoir écouler la cave.
Le calendrier d'une décision lente#
Florent Morillon, président du BNIC, l'a résumé d'une formule devenue sa devise amère : « Si on ne réduit pas le vignoble, cela aura un impact sur les prochains rendements. » L'objectif affiché est brutal : supprimer 12 000 à 13 000 hectares sur plusieurs années, soit environ 15 % des surfaces de l'appellation.
Rien n'est encore gravé. Un sondage des viticulteurs se déroule du 1er juin au 31 juillet 2026, pour mesurer les intentions réelles. Suivra, à l'automne 2026, un appel à manifestation d'intérêt formel. L'interprofession sollicite par ailleurs entre 30 et 40 millions d'euros d'aide auprès de l'Union européenne, alors que les dommages liés aux tensions commerciales sont estimés à quelque 500 millions. Pour mémoire, la filière avait déjà eu recours à la distillation de crise pour absorber le surstock, une autre manière de gérer le trop-plein.
Tout n'est pas noir, pourtant. Les segments d'entrée de gamme résistent, le VS progressant même de 2,6 % quand le VSOP recule de 11,3 % et le XO de 12,9 %. Et les marchés émergents, hors États-Unis, Chine et Europe, ont bondi de près de 20 % en volume. La carte du cognac se redessine, plus large, moins dépendante de deux géants.
Je repense au vigneron de Grande Champagne, à sa main posée sur une barrique. Arracher pour mieux durer, c'est accepter le temps long, celui de la craie et des eaux-de-vie qui vieillissent. Le mot temporaire, finalement, n'est pas une rustine. C'est une promesse faite à la terre : je te quitte, mais je sais où te retrouver. Reste à savoir si le marché, lui, attendra le retour.
Sources#
- Vitisphere : le Cognac ouvre un arrachage temporaire primé à 4 500 €/ha
- Caracterres : nouveau dispositif d'arrachage temporaire primé pour le Cognac
- Agri-Mutuel : le Cognac lance un vaste plan d'arrachage temporaire
- Cognac.fr : le Cognac active le dispositif d'adaptation de son vignoble (VCCI)
- Pleinchamp : des ventes au plus bas depuis 16 ans, le Cognac passe à l'arrachage
- Tradingsat / BNIC : les ventes annuelles de cognac ont reculé de 13 %
- Cognac.fr : taxes sur le cognac en Chine, l'enquête antidumping se termine
- LesFrancais.press : la Chine épargne le cognac, pas le brandy
- EconomieMatin : droits de douane chinois, augmentation des taxes
- TouteEurope.eu : la Chine impose des droits de douane sur le cognac en représailles
- FranceInfo : les secteurs touchés par les droits de douane américains de 15 %
- Vitisphere : 18 000 ha de vignes arrachées à Bordeaux
- DRAAF Nouvelle-Aquitaine : plan d'arrachage de la vigne, dispositif national





