Il y a dans la lumière de Saint-Émilion, vers cinq heures du soir au mois de mai, quelque chose de presque liquide. Le calcaire blond des murailles boit le couchant, les rangs de merlot semblent respirer plus lentement, et l'on croirait presque entendre, derrière le silence du plateau, le murmure d'un village qui vit depuis huit siècles avec la même obsession : se classer, se reclasser, se hiérarchiser. J'ai marché ce printemps entre Figeac et Cheval Blanc, là où la frontière administrative passe entre deux ceps comme un trait de plume, et je me suis demandé ce qu'il restait, trois ans après, du classement annoncé en septembre 2022.
La réponse tient en une phrase que peu de visiteurs ont en tête : il ne se passe rien en 2026. Le classement actuel reste valide pour les récoltes 2022 à 2031 incluses, et la prochaine révision n'aura lieu qu'en 2032. Voilà pourquoi parler de Saint-Émilion aujourd'hui, c'est moins commenter une actualité qu'observer une photographie déjà ancienne, prise un 8 septembre 2022, et qui continue d'imposer son cadre au vignoble pour six millésimes encore.
Une photographie figée pour dix ans#
On l'oublie souvent : à Saint-Émilion, le classement n'est pas un palmarès de fin d'année, c'est un acte juridique. L'arrêté du 14 mai 2020 fixe les règles, l'INAO orchestre la procédure, et Bureau Veritas Certification France assure la vérification indépendante. Une fois publié, le résultat reste en vigueur dix ans, comme un terroir qu'on aurait coulé dans le bronze. Pour ce cycle, quatre-vingt-cinq propriétés portent la mention de classifié : quatorze Premiers Grands Crus Classés, dont deux au rang A, et soixante-et-onze Grands Crus Classés. Le reste du vignoble vit en dessous de cette ligne de flottaison, parfois à quelques mètres seulement d'un château classé.
Ce qui frappe en 2026, ce n'est pas la liste, c'est la stabilité. Les délais de recours devant le Conseil d'État se sont fermés le 23 février 2023 sans qu'aucune requête ne soit déposée contre le classement 2022. Vitisphere parlait alors d'un texte gravé dans le marbre, au moins jusqu'en 2032. Un détail qui paraît anodin et qui ne l'est pas : la dernière fois qu'un classement de Saint-Émilion avait connu une telle paix juridique, il fallait remonter avant la crise de 2006, dont l'annulation par le tribunal administratif en juillet 2008 avait laissé un goût de poussière à toute une génération de vignerons.
Les grands absents, ou la beauté de l'écart#
C'est sans doute l'image la plus singulière de ce classement : il manque des noms. Et pas n'importe lesquels.
Ausone et Cheval Blanc, les deux maisons qui régnaient depuis des décennies au sommet absolu, ont annoncé leur retrait dès juin 2021, avant même le dépôt des dossiers. Angélus a suivi le 5 janvier 2022. La Gaffelière, par la voix de la famille Malet Roquefort, a fait connaître sa décision en juin 2022. Quatre absences qui dessinent en creux la véritable histoire de ce cycle : celle d'un classement qui voulait défendre la rigueur du vin, et celle de châteaux qui ont jugé la procédure trop tournée vers la mise en scène œnotouristique, vers la communication, vers ce que certains appellent la dérive marketing du dispositif.
On peut comprendre. Quand on possède Cheval Blanc, on n'a pas besoin du logo de Saint-Émilion sur l'étiquette pour exister. Le marché, les enchères, les guides, la presse internationale font le travail. Reste qu'un classement amputé de ses figures de proue laisse un vide étrange, comme une cathédrale dont on aurait retiré quatre statues. Le voyageur qui arpente le plateau aujourd'hui ne le voit pas. Le dégustateur qui ouvre une bouteille, lui, sait que la hiérarchie officielle ne raconte qu'une partie de la vérité.
Figeac, ou la consécration d'une obstination#
Si une promotion mérite qu'on s'y arrête, c'est celle de Château Figeac. Promu Premier Grand Cru Classé A en 2022, il rejoint Pavie au sommet. Deux noms seulement portent désormais cette lettre, là où le classement de 2012 en comptait quatre. Voilà une rareté nouvelle, une sorte de noblesse resserrée.
Figeac a payé le prix fort de son ascension. Quinze millions d'euros injectés dans un nouveau chai, des millésimes 2018, 2019 et 2020 notés 99 sur 100 par les commissions de dégustation, une cohérence qui s'est imposée par épuisement. Quand on goûte un Figeac de la dernière décennie, on perçoit cette densité particulière, ce cabernet sauvignon qui structure l'assemblage là où le merlot domine partout ailleurs sur la rive droite, cette fraîcheur graveleuse qui rappelle qu'ici, le terroir tient autant des Graves que de Saint-Émilion. La promotion à A n'a pas inventé Figeac, elle a fini par dire ce que les amateurs murmuraient depuis vingt ans.
Quinze entrants, des fusions, des disparitions#
Le classement 2022 n'est pas qu'une affaire de sommets. Quinze nouveaux Grands Crus Classés ont rejoint la liste : Clos Dubreuil, Tour Saint Christophe, Lassegue, Tour Baladoz, Rol Valentin, Mangot, Le Croizille, La Confession, Boutisse, Croix de Labrie, Clos Saint-Julien, Clos Badon-Thunevin, Montlisse, Badette, Montlabert. À cela s'ajoute la réintégration de Corbin Michotte, déclassé en 2012 et revenu dans la lumière. Pour qui suit le vignoble depuis longtemps, ces noms forment une géographie nouvelle, un déplacement du centre de gravité vers des terroirs longtemps tenus à l'écart, parfois travaillés par une génération de vignerons qui ne ressemblent plus à leurs aînés.
À l'inverse, plusieurs propriétés ont disparu de la liste, absorbées par des voisins. Pavie-Decesse a été intégré à Pavie. Les Grandes Murailles a fondu dans Clos Fourtet. L'Arrosée et Grand Pontet sont entrés dans le périmètre de Quintus. La Clotte, Quinault L'Enclos, Clos la Madeleine, Faurie de Souchard ont quitté la photographie pour des raisons diverses. Ces fusions racontent une concentration qui s'accélère, des grands groupes qui rachètent, qui rationalisent, qui parfois préservent et parfois lissent. Le visage du classement n'est plus tout à fait celui d'un village, c'est aussi celui d'un capital qui se déplace.
Sur le plan de la méthode, ce cycle a accordé un poids inédit à la dégustation à l'aveugle, montée à cinquante pour cent du score total, contre trente pour les Premiers Grands Crus dans le cycle précédent. Le seuil minimum pour un Grand Cru Classé est de quatorze sur vingt, celui d'un Premier Grand Cru de seize sur vingt. Les commissions ont évalué dix millésimes pour les Grands Crus (2010 à 2019) et quinze pour les Premiers Grands Crus (2005 à 2019), soit une fenêtre temporelle longue, presque historique, qui rendait difficile de masquer une faiblesse passagère derrière un effet de mode.
Le marché en contrebas#
Et puis vient la question qui dérange. Que vaut un classement quand le marché, lui, traverse l'une des pires crises qu'ait connues Bordeaux depuis trente ans ?
Le prix de l'hectare de vignes à Saint-Émilion est descendu en 2024 autour de deux cent cinquante mille euros pour la dominante du marché, en baisse de sept pour cent sur un an, avec un plancher proche de cent cinquante mille euros pour les terroirs les moins recherchés. La SAFER notait alors que les acquéreurs jugeaient les prétentions des vendeurs déconnectées de la réalité économique. Sur les primeurs du millésime 2024, les corrections ont été brutales : Cheval Blanc à deux cent soixante-seize euros la bouteille en ex-négoce, soit moins vingt-neuf virgule cinq pour cent par rapport à 2023 ; Angélus à cent quatre-vingts euros, en repli de trente-et-un pour cent, retrouvant son niveau de 2013. Sur deux ans, certains grands crus ont vu leurs tarifs primeurs baisser jusqu'à cinquante pour cent.
Voilà le paradoxe : le classement 2022 est arrivé au moment où la valeur économique de la rive droite vacille. Un château promu Premier Grand Cru aujourd'hui peut, dans le même semestre, voir son prix de sortie en primeurs corrigé de trente pour cent. Cette tension entre la reconnaissance institutionnelle et la sanction du marché est neuve, ou du moins d'une intensité nouvelle. Pour comprendre l'ampleur de la crise qui touche tout le bordelais, il faut lire ce que l'on disait des primeurs 2025 dégustés en avril dernier ou de la redemption tardive du millésime 2023, ainsi que les conséquences politiques que cela commence à avoir sur le vignoble bordelais à l'approche des municipales 2026.
Le millésime 2025, salué unanimement après des conditions idéales et des vendanges précoces et saines, avec une Semaine des Primeurs ouverte le 20 avril 2026, pourrait offrir à Saint-Émilion une occasion d'inverser la tendance. Reste à voir si les acheteurs internationaux suivront, dans un contexte douanier que je qualifierais poliment de mouvant.
Ce que dira 2032#
Quand l'INAO rouvrira le dossier en 2032, plusieurs questions seront posées en même temps. Ausone, Cheval Blanc, Angélus et La Gaffelière reviendront-ils ? Aucune position officielle n'a été rendue publique à ce jour. Figeac confirmera-t-il son rang A après dix années pleines au sommet ? Les commissions auront-elles le courage de déclasser, comme elles l'ont fait à plusieurs reprises dans l'histoire récente du vignoble ? Et surtout, le classement saura-t-il intégrer ce que les sols ont commencé à dire sur le réchauffement, sur les cépages, sur les nouveaux équilibres entre merlot et cabernet franc ?
J'ai en tête une dégustation à Mangot, l'an dernier, où le vigneron racontait que ses vendanges 2003 et 2022 lui semblaient désormais relever de la même famille climatique, presque jumelles dans le souvenir. Cette information-là, aucun classement ne la donnera. Elle se boit, elle se rumine, elle se reconnaît au bout de la troisième gorgée.
Ne pas confondre la liste et le vin#
Trois ans après l'annonce, Saint-Émilion vit donc avec un classement validé sans recours, amputé de ses noms les plus prestigieux, traversé par quinze entrants et marqué par une promotion solitaire au sommet. La photographie n'a rien d'idéal, mais elle a le mérite d'être nette. Elle dit où se situent les efforts, où se concentrent les capitaux, où la rive droite dessine son nouveau visage.
Reste, comme toujours, le vin lui-même. Une bouteille de Figeac 2019 que j'ai ouverte en mars dernier ne devait rien à son nouveau A : elle parlait de cèdre, de graphite, de fruit noir tendu, de cette élégance bordelaise qui ne se décrète pas. Une bouteille de Cheval Blanc 2018, hors classement, ne s'en portait pas plus mal. La hiérarchie officielle est un repère utile, presque rassurant pour le consommateur qui découvre la région. Le vrai classement, lui, se fait au verre, dans la durée, dans la conversation entre un terroir et celui qui l'écoute.
Si l'on veut comprendre comment Bordeaux pose aujourd'hui ces questions de hiérarchie et de valeur, il faut sans doute relire ce qui se joue autour de l'arrachage et de l'aide FranceAgriMer pour la restructuration, des tensions douanières qui pèsent sur les vignerons, ou même de la définition même d'un millésime à l'épreuve des grandes années. Le classement 2022 n'est pas une histoire isolée. C'est une page d'un livre plus large, celui d'un vignoble qui se demande, presque chaque matin, ce qu'il vaudra demain.
Et c'est peut-être cela, finalement, qu'il faut retenir : dans un vignoble qui doute, la liste devient secondaire. Ce qui compte, c'est la lumière du soir sur le calcaire, la patience d'un vigneron qui attend la cinquième feuille, le silence d'une cave où vieillit un 2025 dont personne ne sait encore ce qu'il dira en 2042. Saint-Émilion continue, classée ou non, et c'est sans doute la plus belle réponse qu'elle puisse offrir à ceux qui la regardent de loin.
Sources#
- INAO, Saint-Émilion Grand Cru, classement next decade
- ODG des Vins de Saint-Émilion, The 2022 classification
- Jane Anson, St-Emilion 2022 classification
- Vitisphere, Affaire et crus classés Saint-Émilion 2022
- Vitisphere, Évolution du prix des vignes par vignoble
- Vitisphere, Les grands crus corrigent leurs prix en primeurs
- iDealwine, Comprendre le classement 2022 de Saint-Émilion
- Légifrance, Arrêté du 14 mai 2020
- Wikipedia, Classements des vins de Saint-Émilion





