La mousson tombe sur les collines de Nashik entre juin et septembre, gorge la terre, puis se retire. C'est alors que les vignerons entament une taille qu'aucun manuel européen ne décrit vraiment : couper une première fois, jeter la récolte qui vient, et attendre la seconde. Ce district du Maharashtra, surnommé la capitale du raisin indien, cultive le vin sous un climat qui n'a jamais lu les traités d'œnologie occidentaux.
Nashik, dans l'État du Maharashtra, concentre l'essentiel de la production viticole indienne grâce à un climat tropical qui impose deux cycles végétatifs par an et une technique de double taille. La première récolte, en septembre-octobre, est sacrifiée ; seule celle de février à avril sert à la vinification. Le vignoble compte une cinquantaine de domaines, dont Sula Vineyards, cotée en Bourse et donc tenue de publier ses comptes.
Un vignoble qui pousse à contre-saison de tout ce qu'on connaît#
Oubliez le repos hivernal des ceps européens. À Nashik, la vigne ne dort jamais vraiment : le climat tropical impose deux cycles de croissance par an, et la mousson dicte le calendrier plutôt que de le perturber. Les vendanges se tiennent entre janvier et la mi-avril, quand la température descend enfin sous les 20 degrés.
D'où la double taille. Une première récolte, en septembre-octobre, est coupée et jetée sans jamais atteindre un pressoir. Seule la seconde, celle de la saison sèche et fraîche entre février et avril, donne le raisin qui deviendra du vin. J'ai mis du temps à comprendre cette mécanique en lisant les descriptions techniques du vignoble : on jette une récolte entière par choix, pas par accident climatique. Aucun cahier des charges français n'impose ça, et cette discipline dit tout de l'adaptation qu'exige le terroir.
Le district s'étend entre 610 et 730 mètres d'altitude. On y cultive des cépages internationaux : chenin blanc, sauvignon blanc, zinfandel, cabernet sauvignon, shiraz, chardonnay, merlot, riesling, viognier, tempranillo, malbec, aux côtés du thompson seedless destiné au raisin de table. Aucun cépage endémique, contrairement à certains terroirs européens plus attachés à leur identité ampélographique : Nashik a fait le choix, dès l'origine, d'importer les variétés plutôt que d'en cultiver une propre à lui, à l'inverse d'un vignoble comme celui de Bellet à Nice, où tout repose sur des cépages qu'on ne trouve nulle part ailleurs.
Le vignoble de Nashik en données#
| Donnée | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Surnom | "Grape capital of India" | Wikipédia |
| Domaines en activité dans le district | 52 | Wikipédia |
| Surface plantée en vigne à vin | 8 000 acres (3 200 hectares) | Wikipédia |
| Surface totale de vigne (toutes catégories) | 180 000 acres (73 000 hectares) ; 175 000 hectares en décembre 2015 | Wikipédia ; The Financial Express, 11/12/2015 |
| Altitude | 610 à 730 mètres | Wikipédia |
| Indication géographique "Nashik Valley Wine" | Obtenue en 2008 | Registre GI indien (digitalgi.in) |
| Indication géographique "Nashik grape" | Obtenue en 2010-2011 | Geographical Indication Registry |
Deux indications géographiques, deux dates, deux périmètres différents (le vin d'un côté, le raisin de l'autre) : la filière s'est structurée par étapes, pas d'un seul mouvement. Sur la surface totale, en revanche, je ne peux pas concilier les deux valeurs : 73 000 hectares contre 175 000, pour ce qui est censé être la même chose, à dix ans d'écart. Je les affiche telles quelles, avec leur source et leur date.
Pourquoi les chiffres de Nashik sont si durs à trouver#
J'ai cherché des données sérieuses sur ce vignoble, et le constat est net : la littérature disponible en ligne se compose de récits de visite, de listes de domaines à voir, de descriptions de terroir. Jamais de donnée agrégée. Comme si le vignoble n'existait qu'à travers l'expérience qu'on peut y vivre, jamais à travers ce qu'il produit. C'est ce trou qui m'a donné envie d'écrire cet article plutôt qu'un énième carnet de visite.
Sula Vineyards, l'entreprise dont les chiffres sont publics#
Fondée en 1999 par Rajeev Samant, ancien manager d'Oracle passé par Stanford, Sula Vineyards a commercialisé son premier millésime en mars 2000, première cave commerciale de la vallée. L'entreprise est aujourd'hui cotée en Bourse, donc tenue de publier ses résultats. Sauf que même là, les chiffres ne s'accordent pas.
Les chiffres qui divergent, avec leur source#
| Donnée | Valeur A | Valeur B |
|---|---|---|
| Chiffre d'affaires consolidé Sula, FY25 (année close mars 2025) | 618,8 crores INR selon Business Standard / scanx.trade | 579 crores INR selon l'agrégateur Screener.in |
| Chiffre d'affaires consolidé Sula, FY26 (année close mars 2026) | 596,19 crores INR (-3,7 %) selon scanx.trade | 556 crores INR selon Screener.in |
| Taille du marché du vin en Inde, 2025 | 266,33 millions de dollars selon IMARC | 531,5 millions de dollars selon Techsci Research |
Un crore vaut dix millions de roupies. Aucune des deux sources financières n'explique l'écart entre 618,8 et 579 crores, ni entre 596 et 556. Aucun des deux cabinets d'études ne publie sa méthodologie pour justifier un marché qui, selon la source, vaut du simple au double. Honnêtement, je ne sais pas trancher, et je me méfie de quiconque le ferait à ma place avec un seul chiffre affiché sans réserve.
Ce qui est vérifiable, c'est ce que Sula annonce elle-même sur sa part de marché : plus de 50 % du marché global selon un communiqué de février 2024, 60 % ou plus sur le segment Elite & Premium. Des chiffres auto-déclarés, jamais mesurés par un institut tiers indépendant. Le profit net FY26, lui, est moins ambigu : 25,65 crores INR, en recul de 63,5 % par rapport aux 70,20 crores de l'exercice précédent. Le tourisme a pris le relais : 113 crores INR de revenus en FY26, en hausse de 21 %, un seuil de 100 crores jamais franchi auparavant. Le festival maison, SulaFest, a réuni plus de 12 500 participants lors de sa 15e édition, les 31 janvier et 1er février 2026.
Combien de ce vin part à l'export, au juste ?#
Aucun organisme, indien ou international, ne publie de pourcentage officiel et daté de la répartition entre vin gardé sur le marché intérieur et vin exporté. Ce chiffre n'existe pas en source ouverte, et je refuse de le reconstituer par calcul à partir de données qui ne mesurent pas la même chose.
Ce qu'on sait donne tout de même une idée d'échelle. Selon l'agrégateur commercial Volza, les exportations pesaient moins de 8 millions de dollars par an, avec 20 593 expéditions entre octobre 2023 et septembre 2024, portées par 1 666 exportateurs vers 3 227 acheteurs, en baisse de 11 % sur un an, vers le Bhoutan, le Népal, le Japon et les marchés du Golfe surtout. Face à cela, le marché intérieur pèse, selon les cabinets déjà cités, entre 266 et 531 millions de dollars. Les deux grandeurs ne mesurent pas la même chose : d'un côté une valeur déclarée à l'export, de l'autre une valeur de marché qui inclut le vin importé. L'ordre de grandeur saute aux yeux, le ratio reste hors de portée, et je m'arrête là.
Le rapport GAIN de l'agence américaine USDA FAS estimait la production domestique à environ 18 millions de litres en 2024. Nashik en fournirait entre 80 et 90 %, selon des estimations non officiellement attribuées : une fourchette, jamais un chiffre unique, faute d'organisme qui la revendique publiquement.
Le paradoxe fiscal qui explique la structure du marché#
L'Inde n'est pas un marché uniforme pour le vin. Le Bihar, le Gujarat, le Mizoram et le Nagaland interdisent purement et simplement la vente et la consommation d'alcool. Au Gujarat, le Bombay Prohibition Act de 1949 reste en vigueur depuis la scission de l'ancien État de Bombay en Maharashtra et Gujarat, le 1er mai 1960.
Le Maharashtra, lui, joue une autre partition. En 2025, l'État a augmenté les droits d'accise sur les spiritueux indiens, mais a explicitement exempté la bière et le vin, importés comme domestiques, de cette hausse : le vin y est traité comme une industrie prioritaire, pour son potentiel export et l'importance des revenus qu'elle génère pour les viticulteurs.
(Je m'arrête un instant sur ce contraste : un même pays, la même année, où l'alcool est criminalisé dans certains États et fiscalement choyé dans un autre. La France a ses propres incohérences réglementaires selon les filières, mais l'écart y est rarement aussi frontal.) Le Maharashtra collecte environ 37 000 crores INR de recettes d'accise par an, deuxième État indien sur ce poste ; le vin n'en représente qu'une fraction, mais la logique fiscale qui l'épargne s'inscrit dans un système où l'accise pèse lourd.
Pendant que Nashik bâtit sa filière intérieure, les vignerons français négocient de leur côté des droits de douane à l'entrée du marché indien : un accord entre l'Union européenne et l'Inde a fait baisser ces droits de 150 à 20 %, dossier distinct puisqu'il concerne l'importation, pas la production locale.
Un vignoble encore jeune dans un paysage viticole mondial qui bouge#
À l'échelle mondiale, l'Inde reste un petit acteur. Selon l'Organisation internationale de la vigne et du vin, le vignoble indien couvrirait environ 197 000 hectares en 2025, ce qui en ferait le septième vignoble mondial en surface, avec une croissance annuelle moyenne de 4,6 % depuis 2019. Réserve honnête : je n'ai pas pu vérifier ce texte source par source, les documents officiels étant restés illisibles à la consultation directe. Il circule via des reprises, pas via une lecture verbatim du rapport ; je le cite quand même, avec cette réserve, parce qu'aucune autre source ne le contredit.
D'autres pays redessinent la carte en même temps. La Chine à Ningxia construit sa propre filière pendant que la Géorgie continue de vinifier en qvevri, et la Hongrie remet en avant son furmint sec de Tokaj. Nashik n'a ni l'ancienneté de ces terroirs ni leurs certitudes, mais un climat qui impose ses propres règles, et une entreprise cotée dont les comptes publics ouvrent au moins une fenêtre sur ce marché.
Questions fréquentes#
Pourquoi les vignes de Nashik sont-elles taillées deux fois par an ?#
Le climat tropical impose deux cycles de croissance annuels. La première taille produit une récolte en septembre-octobre qui est sacrifiée ; seule la seconde, récoltée entre février et avril quand la température descend sous 20 degrés, sert à la vinification.
Combien de domaines viticoles compte Nashik ?#
Le district compte environ 52 domaines en activité selon Wikipédia, sur une surface plantée en vigne à vin d'environ 3 200 hectares.
Quelle part du vin indien vient de Nashik ?#
Les estimations non officiellement attribuées oscillent entre 80 et 90 % de la production nationale. Aucun organisme ne publie de chiffre officiel unique, d'où cette fourchette plutôt qu'un pourcentage sec.
Sula Vineyards est-elle leader du marché indien du vin ?#
Selon ses propres communiqués, l'entreprise revendique plus de 50 % du marché global et 60 % ou plus sur le segment Elite & Premium. Ce sont des chiffres auto-déclarés, jamais mesurés par un institut de marché tiers indépendant.
Peut-on acheter du vin partout en Inde ?#
Non. Le Bihar, le Gujarat, le Mizoram et le Nagaland interdisent la vente et la consommation d'alcool. Le Maharashtra, qui abrite Nashik, fait le choix inverse et exempte le vin des hausses d'accise récentes.
Sources#
- Nashik valley wine, Wikipédia
- Nashik grape, Wikipédia
- Nashik Valley Wines, registre des indications géographiques indiennes
- Rajeev Samant, Wikipédia
- Sula IPO : how Rajeev Samant started one of India's cult wine brands, Business Today
- Sula Vineyards, résultats financiers consolidés, Screener.in
- Sula Vineyards FY26 annual results, scanx.trade
- Volza, exportations de vin depuis l'Inde
- USDA Foreign Agricultural Service, rapport GAIN Distilled Spirits, Wine and Beer Market Update 2024
- OIV, State of the World Wine Sector in 2025
- Recettes d'accise par État indien, exercice 2023-24, India Data Map
- Alcohol prohibition in India, Wikipédia
- Unfair playing field : Indian brands miffed at Maharashtra's excise duty cut on imported alcohol, Deccan Herald
- SulaFest 2026 wraps up 15th edition, MediaInfoLine





